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Full text of "Tel quel .."

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TEL QUEL 



DU MEME ALiTELK 

Aux éditions de la N. R. F 



La jkunk PAnQui; (i<,)i7). 

iNinouuCTioN A LA MihuoDi; DE I.ûu.NAiii) i)i; A'iNci. 

Cn\nMES (l<)3 3). 

EuPAi.iNOS OU L'Ai\cuni;cn;, L'Ami-; irr i.a Da.nsi:, Divujgle di: 

l'atibre (19/i/i). 
Variété (iiga-'i). 
VARii'rriJ II (ixjao). 
Varikié IJI (193c). 
Vahiicté IV (io38). 
Variété V {i-(y!iti). 
MoNsiKuii Testu (1937). 

Discours du IIécuptioiv a L'AmuÉMii: Fkam.iaisl (1927). 
MoRCUALX Choisis (iy3o). 
Réponse au Discours de Réception a l'Académie Française de 

M. Le M\réciial Pétun (i'fh3i). 
L'Idée fixe (ngSa). 

Discours e.v l'honnf.ur de cœniE iuj'i?.). 
SÉM1RAM1S (i<)3/)). 

Pièces sur l'Art, édition revue et augmentée (i«)30). 
La jeune Parque, commentée par Ai,\in (i'936). 
Préface a l'antuolocie des poètes de la N. R. F. (190O). 
Degas. Danse. Dessin (11938). 
Discours aux Chirurgiens (1.988). 
Mélange (19/11). 
Tel Quel 1 (ig4i). 
Tel Quel II (19/13). 

Poésies, nouvelle édition revue et augmentée (1942). 
Mauvaises pensées et autres (1942). 
Œuvres de Paul Valéry en douze volumes. (En cours de 

publication). 

Sous presse : 

Monsieur Teste, nouvelliî édition augmentée de fragments iné- 
dits. 

Chez d'autres éditeurs : 

Regards sur le Monde Actuel. 
Discours sur la diction des Vers. 



yifeet- 



PAUL VALÉRY 

dp I Académie Française 



TEL QUEL 



• * 



my 



4956 56 



GALLIMARD 
mjc-hMiliétne édition 



Tous droits de reproduction et de traduction réservés 

pour tous les pays y compris la Russie. 

Copyright by Librairie Gallimard, ig43. 



RHUMBS 



TslOTE 



Ce nom marin de Rhumbs a intrigué quelques 
personnes, — de celles, je pense, pour qui les dic- 
tionnaires n'existent pas. 

Le Rhumb est une direction définie par l'angle 
que fait dans le plan de l'horizon une droite quel- 
conque avec la trace du méridien sur ce plan. 
Rhumb est français depuis fort longtemps. Voiture 
a employé ce mot. Il existe même un verbe arru- 
mer, car Rhumb s'est écrit parfois rumb et parfois 
rum. 

Pourquoi ce nom sur un recueil d'impressions 
et d'idées? Comme l'aiguille du compas demeure 
assez constante, tandis que la route varie, ainsi 
peut-on regarder les caprices ou bien les applica- 
tions successives de notre pensée, les variations de 
notre attention, les incidents de la vie mentale, les 
divertissements de notre mémoire, la diversité de 
nos désirs, de nos émotions et de nos impulsions 
— comme des écarts définis par contraste avec je 



TEL QUEL 

ne sais quelle constance dans l'intention profonde 
et essentielle de l'esprit, — sorte de présence à soi- 
même qui l'oppose à chacun de ses instants. Les 
remarques et les jugements qui composent ce livre 
me jurent autant ^'écarts d'une certaine direction 
privilégiée de mon esprit : d'où Rhumbs 

P. V. 



10 



AU HASARD 
ET AU CRAYON 



à Valéry Larbatid. 

Gcnes, ville de chats. Coins noirs. 

On assiste à sa construction continuelle du 13* 
au 20*. 

Cette ville toute visible et présente à elle-même ; 
continuellement familière avec sa mer, sa roche, 
son ardoise, sa brique, son marbre ; en travail per- 
pétuel contre sa montagne. — Américaine depuis 
Colomb. 

Ennui prodigieux des choses d'art — moindre 
a Gènes. 

Collines coniques, coiffées d'un sanctuaire — 
vert sombre. 

Hochets roses, petites dents claires, maisonnettes 
logées. 

Pentes à 45°, cônes et ombres. 

II 



TEL QUEL 

Derrière, le mont Fascie, couleur grisâtre et 
rosâtre générale de l'éléphant. 

Ruelles. Ici, les enfants innombrables jouent 
autour des pauvres p... nues ou demi-nues, à 
vendre devant leur chambre ouverte. Il y a une 
prostitution analogue au petit commerce des rues. 
Elles vendent leur nature comme fait la voisine ses 
châtaignes, ses figues, ses immenses tartes dorées, 
farinade de pois chiches. On marche dans la vie 
épaisse de ces sentes profondes comme on entre- 
rait dans la mer, au fond noir d'un océan étrange- 
ment peuplé. 

Sensation de contes arabes. — O odeurs con- 
centrées, odeurs glacées, drogues, fromages, cafés 
que l'on grille, cacaos délicieux finement torréfiés 
dont l'amertume s'exhale... — Passants rapides sur 
ces marbres striés au ciseau. — Vers les hauteurs, 
les ruelles grimpent, s'ornent de rubans de briques 
et galets. — Cyprès, dômes minuscules, frati. 

Cuisines odorantes. — Ces tourtes gigantesques, 
farines de pois chiches, combinaisons, sardines à 
l'huile, œufs durs pris dans la pâte, tourtes d'épi- 
nards, fritures. — Cette cuisine très ancienne. 

C'est une carrière d'ardoise, Gênes. 

Les Navi celle. 

Les tartanes de Lavagna — hérissées de cinq 

12 



RHU M BS 

voiles aiguës qui divergent, — lourdes de briques 
ou de fruits, lourdes et ailées sur la mer. 



^ 



Monte Fascie : 834 mètres, sa puissance — cou- 
leur de bure — sa descente par plis très larges et 
très lents — il domine tout sans s^élancer — il des- 
cend et ne monte pas. Physionomie monastique et 
militaire. Pas bavard. — D'un silence et d'un nu, 
d'un ras et d'^un ton doux sur toute sa masse — qui 
contient, surveille toute la ville, dont il semble 
écouter tous les bruits et les coqs et les sirènes, 
cloches et rugissements vaporeux, sans répondre 
jamais. 

Faire de ces massifs une belle étude topogra- 
phique. — Heureux celui que l'écriture soulage ! 
— Quel dessin, quel lever minutieux épuiserait 
mon regard sur ces lobes et ces niveaux, me déli- 
vrerait de cette montagne ? — 

L'homme répond de toutes ses réponses, s'exo- 
nère par tous moyens, dessine, peint, — surexcite 
son dictionnaire. — 

Pourquoi ce besoin d'expression ? Qui le ressent 
en moi ? 

Communiquer. Faire durer. Fixer. Reconsti- 
tuer ?, 



13 



TEL QUEL 

Les cloches d'en face. — Deux sœurs. — Main- 
tenant je les connais. 

Cloches, cloches de Gênes / Tan / tï rïn '/ tan- 
tan / ... / Tan /.../ / je demeure, l'œil fixe sur 
la cloche qui à cent mètres d'ici tinte ; détourné et 
la main arrêtée qui tient la plume prête — à quoi ? 
Le vide. Et seuls l'intention, le besoin, l'instinct, 
le fantôme d'écrire. — Écrire quoi ? Le mur rap- 
pelle à ses losanges le regard. 

« Je songe à des écritures parfaites. » Et cette 
enfantine marque d'ennui, — ce procédé primitif 
de mettre un bref idéal à l'horizon de chaque ins- 
tant de paresse, cette impuissance bizarre à laisser 
paisiblement une journée se perdre ; et le temps, 
et l'orgueil, et l'être apparent que l'on est, se res- 
sentir et se souffrir entre eux... tels quels. 

Tan/tïrïn/tantan/ — : Cela chante, au lieu de 
les compter, les heures. 

Liquidement, avec une liqueur infinie, tintent 
ces notes. La grave, les grêles — à tous les étages 
de l'espace, comme si l'air habité de toutes parts, 
se grattait... s'épuçait, — se hérissait de sons qu'il 
s'est trouves... 



RHU M BS 

Atmosphère dorée de la musique. Tension de la 
corde. Mydie de l'âme. 

Uâme n'a lieu qu'au moment de cette tension. 
L ame =- événement ?... 



^ 



Deux architectures. 

L'une dont la vie n'est que pressions et flexions. 

L'autre, plus complète, met en jeu tensions, 
extensions. 

Si, dans la première, on coupe des membres 
horizontaux, l'édifice subsiste. 

Itaîianità. 

Simplicité de vie — nudité intérieure — besoins 
réduits au minimum — goût du réel poussé à l'es- 
sentiel. Fond sombre et légèreté ; mais toujours 
attentive. — Insouciance et... profondeur. Secret. 

Pessimisme tout contredit d'activité. Depretia- 
tio. Tendance aux limites. — Passage immédiat 
ad infinitum. 

Ipséité. — Aséité. 

Avantages et désavantages d'une position en 
marge. 

Promptitude de la familiarité. Se familiariser 

15 



TEL QUEL 

systématiquement. Le devenir familier avec, pre- 
nant la vigueur d'un principe, — étendu à toutes 
choses intellectuelles et métaphysiques. Sens du 
procédé. 

Terrasse (poivriers, citrons qui vont mûrir) tout 
entourée de cloches délicates. 

Désœuvrement actif du midi. Excitation solaire. 

Epervier jeté dans l'Arno près de Pise, à contre- 
jour. — Cette nasse blonde entre dans l'eau jaune 
et chaude (à l'œil). 

Mélange du fin réticule et du liquide ; or 
trouble, ombres de l'homme et de Tengin sur Teau 
limoneuse dorée. 

Le théâtre, couleur de boucherie, étal. — 

Mâchoire aux gencives de velours, aux dents 
qui sont des visages... 

L'homme d'affaires. C'est un hybride du dan- 
seur et du calculateur. 

(« Ce fut un danseur qui l'obtint. ») 

i6 



RHU MBS 



Opéras, fragments isoles par le cadre d'une 
scène ; défendus par une haie vive de sons vivants, 
par un fossé de musique, une frise de timbres in- 
franchissables, impossibles, — contre l'actuel et le 
prolongement de mes mains, contre mon tou- 
cher, etc., etc. 

Photographie en toi l'impression « d'enchante- 
ment ». 

Flûte de verre, argentin, suspendu, silence 
sonore. 

Frcle et surélevé, flèches, stalactites, cristaux, 
cristal. 

Pas de rouge, loin de tout. 

Trop pur, trop fin, trop fragile, trop surélevé, 
et demeure... 

Bagages. Billets. Faire de la monnaie. 

— ■ Rien de plus rare que de ne donner aucune 
importance aux choses qui n'ont aucune impor- 
tance. 



n 



{T.EL QUEL 

Dans « ma » chambre. 

Cette mienne chambre à fenêtre unique, je suis 
dans un gros œil. 

Mouches. 

... se laisser — vivre. — 

Quoi plus difficile ? — 

Activité inexprimable des mouches, des mous- 
tiques. Véritables grains d'énergie. Sur la vitre 
bleue toute composée de soleil, on court, on se ren- 
contre : on s'en va, on y revient avec un petit choc 
dru et dur et ce bruit de friture d'ailes. Et on n'est 
jamais trop, ni jamais trop éveillées. Quelle inquié- 
tude, quelle joie hâtée de courir sur ce beau verti- 
cal si pur, sur une poussière de diamants fous, sur 
un parvis de feu et d'atomes ; il faut, avant la mort 
et le soir, avoir parcouru tous les points de ce car- 
reau, et par les courbes les plus bizarres. Si cha- 
cune laissait sa trace... 

On a contre elles qu'elles vont sur l'ordure et 
surtout qu'elles en reviennent. Ce qui les distingue 
des autres amateurs qui s'y acoquinent. 

Mouche, mouche errabonde, importune, inex- 
plicable, immobile comme pour toujours, image 

i8 



RHUMBS 

du moyen mouvement et de l'équilibre station- 
naire... 

— Mais pour la mouche, pas de temps perdu. 
Pour l'animal, pas un acte inutile. 

Pas un mouvement sans contre-partie dans la 
comptabilité de sa durée organique. 

Fenêtre. 

En regardant — la mer — le mur — je vois 
une phrase, une danse, un cercle. En regardant le 
ciel, le ciel grand et nu élargit tous mes muscles. 
Je le regarde de tout mon corps. 

'Association d'idées. 

A la campagne : sur la terre, un petit cadavre 
de rongeur long comme mon petit doigt, argenté 
et saignant ; un pas plus loin, le squelette d'une 
petite aile où tient encore un plumage vert sombre. 

Puis un grand arbre me fait penser aux cristalli- 
sations. La symétrie est un fait tout général. Loi 
de Curie. 

Erreur ridicule de Rousseau : — Prendre pour 
vérité une envie d'aller aux champs. — Prendre 

29 



TEL QUEL 

un mouvement et un moment de mouvement pour 
un « idéal ». 

Celui qui, enchaîné à la ville, désire l'arbre et 
l'odeur des terres — - il appelle Nature la cam- 
pagne. Mais il y a d'atroces campagnes et il la voit 
toute fraîche et toute bonne. 

L'imagination du désir ne voit jamais qu'un 
coin, — un fragment favorable des choses... Qui 
voit tout ne désire rien et tremble de bouger. 

Je ne puis penser que la « Nature » était incon- 
nue avant Rousseau ; ni la méthode avant Des- 
cartes ; ni l'expérience avant Bacon ; ni tout ce 
qui est évident avant quelqu'un. -^ 

Mais quelqu'un a battu le tambour. 

Tantôt le pays dans la fenêtre n'est qu'un ta- 
bleau pendu au mur ; tantôt la chambre n'est 
qu'une coque parmi les arbres qui m'empêche de 
voir le tout, non d'y être. Elle n'est qu'un accident 
de perspective, comme une feuille cache un vil- 
lage. 

Une pendule fée ; et toutes fois que l'on écoute 
le toc du balancier, elle s'arrête, elle ne peut mar- 
cher que dans ma demi-conscience, dans les bas 
côtés du présent ; — entendue et non écoutée ; — 
vue et non regardée. — Elle ne peut compter que 
le temps de mon absence. 

2â 



RHUMBS 

Et une autre horloge ne travaille que sous ma 
garde. Si je m'en désintéresse, si je n'en soutiens 
la vie et le battement, et ne la sustente de ma pré- 
sence — de mon attente — de ma prière ^ — elle 
s'arrête. 

Moïse aux bras tendus vers Dieu, tant que se? 
membres épuisés demandent par une fatigue et 
une douleur insupportables la victoire de son 
peuple qui frappe, fléchit, chancelle, et va succom- 
ber sous son visage dans la plaine de Raphidim, 
maintient la fortune des armes en équilibre. 



Rêve de Psychologue. 

Je rêvais d'être condamné à mort. Mais je pou- 
vais m'en tirer, si seulement je parvenais à me 
faire oublier par quelqu'un, — roi, juge ou bour- 
reau ..^ 

Celui qui caresse un chat, indéfiniment, comme 
s'il l'aimantait, s'astreint et s'habitue à cette molle 
manœuvre. Il se He, mais se pouvant délier, c'est 
un jeu. Le jeu c'est : l'ennui peut délier ce que 
l'entrain avait lié. • 



23 



TEL QUEL 

Impression parisienne : Un colosse — (anglais 
ou allemand) regarde les plumes, les rubans, les 
riens riches et les miracles de la main, — avec le 
plus profond sérieux. Il étudie, suppute les prix, 
je pense. Il fait une étude très pesante, rue de la 
Paix... 

Suresncs. ii mai 191 2. — Au matin, vu du bois 
cet étrange quai de Suresnes — si plat au delà de 
l'eau unie. — Plus de vingt cheminées d'usines 
merveilleusement placées par le hasard pour le 
point où je me suis arrêté, avec des écarts et des 
hauteurs comme choisis, sont là, portant leurs 
énormes touffes crépues couleur de cendre. — 
L'eau hésite, balbutie, s'excuse à mes pieds, se ren- 
gorge. — 

Je me trouve délicieusement tiraillé en divers 
sens par les mouvements ici donnés — fumées par 
le vent poussées — dont la contrariété douce et 
générale me fait homme, et sentir que je suis 
centre. 

La conscience semble un miroir d'eau d'où tan- 
22 



RHUMBS 

tôt le ciel, tantôt le fond, viennent vers le specta- 
teur : et souvent l'eau nue et accidentée fait une 
foule de miroirs et de transparences, une inextri- 
cable image d'images. 

PerroS'Guirec. 

Ce pays, on y sent bien nettement que nous 
vivons sur des décombres. 

Choses brisées et leurs débris usés. Littoral 
rompu. 

Brisure et puis usure, et bruits de l'usure. 

Bruit perpétuel de la dégradation ou violente ou 
oatiente. 

Mais ces voix d'enfants, ces cris, ces chocs dans 
la maison de granit et de sapin près de la mer... 
Ces sursauts de l'ouïe dont le chant de cuisson et 
de frisson, le soyeux et homogène froissement 
forme la base, ou la basse continue, donne aussi 
l'idée, au possesseur de l'oreille philosophique, — 
sous l'apparence de vie, de vacarme et de jaillis- 
sement, — d'une dissipation, dépense. 

Perros. 

L'âge de ces corps dépend de leur dimension et 
de leur figure. 

Ce grain de sable plus vieux que ce galet, ce 

23 



TEL QUEL 

galet que le roc ; Tœuf de granit plus vieux que 
l'arête vive ; la goutte d'eau plus antique que le 
grain gris. 

Mais ces vieillesses sont relatives, et chacune 
dans une histoire particulière. 

Vent. 

Hors d'elles, toutes révoltées, rebroussées, elles 

Feuilles gémissent et les rames bousculées 

Toutes chargées et chavirées — •. 

Disent éperdument : Non ! 

Non. On les emporte à l'extrême sud de leur 
groupe. 

Tout le corps de l'arbre se hérisse... 

Toutes les feuilles fuient jusqu'à la plus voisine 
de chacune... 

Un torrent des plus fins. — ■ Une massivité, une 
plénitude presse. — Le bruit d'un sablier, d'un 
passage ? 

L'envie et la peur de partir. — Mille petits 
■mouchoirs verts agités. 

Mais dès qu'elles quittent l'arbre, emportées, 
elles ne trouvent plus le vent. 

Minutes. 

r-TT Le vent perce. Le feu craque. Le papier d'or 

24 



RHUMBS 

illumine mes yeux. Les coins dorment dans leur 
noir. — Quel est mon lien ? 

— Je suis sur la pente. Mes pieds dans un sable 
descendent ensemble avec lui. Les très jeunes co- 
quilles craquent par mille, tendrement. Mes yeux 
démontent dans l'équateur une constellation mi- 
nuscule. 

La Toilette. 

Au matin, secouer les songes, les crasses, les 
choses qui ont profité de l'absence et de la négli- 
gence pour croître et encombrer ; les produits 
naturels, saletés, erreurs, sottises, terreurs, han- 
tises. 

Les bêtes rentrent dans leur trou. 

Le Maître rentre du voyage. Le sabbat est dé- 
concerté. 

Absence et présence. 

lîr 

Petit Café. 

Obscur petit café, secourable, secret, paradis de 
pureté et de pensées. 

Asile de pierre creuse d'une belle pâleur avec 
miroirs, tu es bon pour le voyageur, four d'ombre 
et de fraîcheur, voûte en berceau très doux... 

Il n'y a que moi dans cette grotte. Moi et les 
« Débats » sur une table du fond. 



25 



TEL QUEL 

Un génie en habit noir, barbouillé de barbe 
bleuâtre... Il s'ennuie tant dans sa solitude ! 
M'apporte un tabouret. Il m'apporterait quoi que 
ce soit. Je comprends qu'il vit dans un monde ima- 
ginaire. 

Je me sens client abstrait, essence de client. 

Viens, et embaume l'air ! — Fume et parfume, 
amer chocolat qui rêves de biscottes torréfiées !... 

Tout à l'heure, après trop de cigarettes, nous 
songerons à requérir de ce vague penseur gras et 
mal rasé, une de ces glaces au citron qui brûlent de 
froid les lèvres et la langue... 

Libre enfin des musées ! 

Les collections, contraires à l'esprit ; le harem 
à l'amour. 

On est fatigué des disputes de ces dames sul- 
tanes. La somme de toutes ces beautés est absurde, 
accablante. Une assemblée d'objets exceptionnels, 
une foule de singuliers ne peut plaire qu'à des 
marchands, séduire que des insensibles qui se 
croient sensibles, et des gens crédules. Un œil spi- 
rituel ne verrait point de visiteurs dans les galeries, 
mais des adjectifs errants. Après tout, l'objet de 
l'artiste, l'unique objet, se réduit-il à obtenir une 
épithète... 

Ce chocolat est d'un goût sévère qui convient à 
ce lieu vide et plaît à mon humeur. Une cuillerée, 
— une pensée, — une cuillerée — une bouffée, 

26 



RHU MBS 

— une gorgée d'eau glacée, — et cette suite de 
jugements : 

Les musées sont odieux aux artistes. 

Ils n'y entrent que pour souffrir, ou espionner, 
dérober des secrets militaires. 

S'ils jouissent, c'est par l'atrocité de leurs mé- 
pris. 

Peindre les horribles souffrances de l'envie 
artiste. 

Michel-Angelo, s'il l'eût osé, eût empoisonne. 
Scène qu'il fait à Léonard. Ce qu'elle implique. 

Lionardo n'était jaloux que de ses idées. 

Un homme de talent, devant moi émerveillé, 
apprenant la mort ou la démence, — je ne sais 
plus, — d'un écrivain plus connu et plus récom- 
pensé que lui, se laisse dire vivement : Tant 
mieux... C'est bien mon tour à présent. 

On ose écrire des histoires des lettres ou de l'art 
sans souffler mot de ces choses-là, sans approfon- 
dir. L'art est aussi mauvais que l'amour. L'art et 
l'amour sont criminels en puissance, — ou ne sont 
pas. 

Tout ce qui vient des dieux met des enfers dans 
l'homme. 

Ce café est vraiment délicieux. On voit d'ici la 
chaleur vibrante sur les dalles de la rue. Je caresse 
en frissonnant la carafe glaciale. — Une trentaine 
de mouches suspendues à leur mouvement dans 

27 



TEL QUEL 

l'espace créent un système planétaire et un mur- 
mure statistique indifférent. 

Ici l'esprit abruti par les chefs-d'œuvre aime à 
exister, s'élève, et évalue. Tout ce que les hommes 
ont fait, font et feront, lui sonne comme ce bruit 
local et circonscrit du fourmillement ailé de trente 
insectes. Le corps hausse imperceptiblement les 
épaules. Ce haussement lui-même, qui condamne 
les humains, est assez mal reçu. Il est impossible à 
la justice qui est en moi, de ne pas voir la nécessité 
de mon sentiment. 

— Les fleurs de la fleuriste nichée sous la 
grande porte du palais qui est en face dispensent 
à toute personne des messages et songes d'amour. 
Ce qui n'arrivera jamais, ce qui ne peut pas être, 
embaume, a un parfum. 

Je trace des figures de géométrie sur le marbre 
du guéridon où la pointe du crayon est si heu- 
reuse, si libre. 

— Et que me fait la nécessité de mon senti- 
ment ? Elle te fait beaucoup, mon ami. 

Elle fait de ce sentiment ce qu'il est, — ce que 
sont tous les sentiments. Tout sentiment est le 
solde d'un compte dont le détail est perdu. Impos- 
sible d'obtenir un relevé de ces débits et de ces 
crédits. On y trouverait des opérations qui remon- 
tent à l'an mil ; d'autres au singe ou au castor. Le 
péché originel est une intégrale, sans doute. 

28 



RHUMBS 

Allons, loisir, fraîcheur, esprit, cesse de vaincre ! 

Encore un peu de fumée à la glace ; humons 
dans l'air l'odeur de limons anioureux. Payons et 
fuyons. 



MORALITES 

Suicides. 

Des personnes qui se suicident, les unes se font 
violence ; les autres au contraire cèdent à elles- 
mêmes, et semblent obéir à je ne sais quelle fatale 
courbure de leur destinée. 

Les premiers sont contraints par les circons- 
tances ; les seconds par leur nature ; et toutes les 
faveurs extérieures du sort ne les retiendront pas 
de suivre le plus court chemin. 

On peut concevoir une troisième espèce de sui- 
cides. Certains hommes considèrent si froidement 
la vie et se sont fait de leur liberté une idée si 
absolue et si jalouse qu'ils ne veulent pas laisser au 
hasard des événements et des vicissitudes orga- 
niques la disposition de leur mort. Ils répugnent à 
la vieillesse, à la déchéance, à la surprise. On 
trouve chez les anciens quelques exemples et 
quelques éloges de cette inhumaine fermeté. 

29 



TEL QUEL 

Quant au meurtre de soi-même qui est imposé 
par les circonstances, et dont j'ai parlé en premier 
lieu, il est conçu par son auteur comme une action 
ordonnée à un dessein défini. Il procède de l'im- 
puissance où l'on se trouve d'abolir exactement un 
certain mal. 

On ne peut atteindre la partie que par le détour 
de la suppression du tout. On supprime l'ensemble 
et l'avenir pour supprimer le détail et le présent. 
On supprime toute la conscience, parce que l'on 
ne sait pas supprimer telle pensée ; toute la sensi- 
bilité, parce que l'on ne peut en finir avec telle 
douleur invincible ou continuelle. 

Hérode fait égorger tous les nouveau-nés, ne 
sachant discerner le seul dont la mort lui importe. 
Un homme afîolé par un rat qui infeste sa maison 
et qui demeure insaisissable, brûle l'édifice entier 
qu'il ne sait purger précisément de la bête. 

Ainsi l'exaspération d'un point inaccessible de 
l'être entraîne le tout à se détruire. Le désespéré est 
conduit ou contraint à agir indistinctement. 

Ce suicide est une solution grossière. 

Ce n'est point la seule. L'histoire des hommes 
est une collection de solutions grossières. Toutes 
nos opinions, la plupart de nos jugements, le plus 
grand nombre de nos actes sont de purs expédients. 

Le suicide du second genre est l'acte inévitable 
des personnes qui n'offrent aucune résistance à la 

30 



RHU MBS 

tristesse noire et illimitée, à l'obsession, au vertige 
de l'imitation ou d'une image sinistre et singulière- 
ment choyée. 

Les sujets de cette espèce sont comme sensibili- 
sés à une représentation ou à l'idée générale de se 
détruire. Ils sont tout comparables à des intoxi- 
qués ; et l'on observe en eux, dans la poursuite de 
leur mort, la même obstination, la même anxiété, 
les mêmes ruses, la même dissimulation que l'on 
remarque chez les toxicomanes à la recherche de 
leur drogue. 

Quelques-uns ne désirent pas positivement la 
mort, mais la satisfaction d'une sorte d'instinct. 
Parfois, c'est le genre même de mort qui les fas- 
cine. Tel qui se voit pendu, jamais ne se jettera à 
la rivière. La noyade ne l'inspire point. Un certain 
menuisier se construisit une guillotine fort bien 
conçue et ajustée, pour se donner le plaisir de se 
trancher nettement la "tête. Il y a de l'esthétique 
dans ce suicide, et le souci de composer soigneuse- 
ment son dernier acte. 

Tous ces êtres deux fois mortels semblent con- 
tenir dans l'ombre de leur âme, un somnambule 
assassin, un rêveur implacable, un double, — exé- 
cuteur d'une inflexible consigne. Ils portent quel- 
quefois un sourire vide et mystérieux, qui est le 
signe de leur secret monotone, et qui manifeste (si 
l'on peut écrire ceci) la présence de leur absence. 

31 



TEL QUEL 

Peut-être perçoivent-ils leur vie comme un songe 
vain ou pénible dont ils se sentent toujours plus las 
et plus tentés de se réveiller. Tout leur paraît plus 
triste et plus nul que le non-être. 

Je terminerai ces quelques réflexions par l'ana- 
lyse d'un cas purement possible. Il peut exister un 
suicide par distraction, qui se distinguerait assez 
difficilement d'un accident. Un homme manie un 
pistolet qu'il sait chargé. Il n'a ni l'envie ni l'idée 
de se tuer. Mais il empoigne l'arme avec plaisir ; 
sa paume épouse la crosse, et son index enferme la 
gâchette, avec une sorte de volupté. Il imagine 
l'acte. // commence à devenir l'esclave de l'arme. 
Elle tente son possesseur. Il en tourne vaguement 
la bouche contre soi. Il l'approche de sa tempe, de 
ses dents. Le voici presque en danger, car l'idée du 
fonctionnement, la pression d'un acte esquissé par 
le corps et accompli par l'esprit l'envahit. Le cycle 
de l'impulsion tend à s'achever. Le système ner- 
veux se fait lui-même un pistolet armé, et le doigt 
veut se fermer brusquement. 

Un vase précieux qui est sur le bord même d'une 
table ; un homme debout sur un parapet, sont en 
parfait équilibre ; et toutefois nous aimerions 
mieux les voir un peu plus éloignés de l'aplomb du 
vide. Nous avonr la perception très poignante du 
peu qu'il en faudrait pour précipiter le destin de 
l'homme ou de l'objet. Ce peu manguera-t-il à 

32 



RHU MBS 

celui dont la main est armée ? S'il s'oublie, si le 
coup part, si l'idée de l'acte l'emporte et se dépense 
avant d'avoir excité le mécanisme de l'arrêt et la 
reprise de l'empire, appellerons-nous ce qui s'en- 
suivra suicide par imprudence ? La victime s'est 
laissé agir, et sa mort lui est échappée comme une 
parole inconsidérée. Elle s'est avancée insensible- 
ment dans une région dangereuse de son domaine 
volontaire, et sa complaisance à je ne sais quelles 
sensations de contact et de pouvoir l'a engagée 
dans une zone où la probabilité d'une catastrophe 
est très grande. Elle s'est mise à la merci d'un lap- 
sus, d'un minime incident de conscience ou de 
transmission. Elle se tue, parce qu'il était trop 
facile de se tuer. 

J'ai insisté quelque peu sur ce modèle imagi- 
naire d'un acte à demi fortuit, à demi déterminé, 
afin de suggérer toute la fragilité des distinctions 
et des oppositions que l'on essaie de définir entre 
les perceptions, les tendances, les mouvements et 
les conséquences des mouvements, — entre le faire 
et le laisser faire, l'agir et le pâtir, — le vouloir et 
le pouvoir. (Dans l'exemple donné ci-dessus, le 
pouvoir induit au vouloir.) 

Il faudrait toute la subtilité d'un casuiste ou d'un 
disciple de Cantor, pour démêler dans la trame de 
notre temps ce qui appartient aux divers agents de 
notre destinée. Vu au microscope, le fil que dcvi- 

33 



TEL QUEL 

dent et tranchent les Parques est un câble dont les 
brins multicolores se substituent et reparaissent 
dans le développement de la torsion qui les engage 
et les entraînes 

La mort est une surprise que fait l'inconcevabie 
au concevable.. 



VSr 



Que de prétextes, de paralogismes, d'excuses 
— fécondité, ingéniosité, — pour continuer à 
vivre ! 

Pour abattre les raisons péremptoires d'annihi- 
lation qui surgissent de tout, — qui donnent à 
chaque instant à l'individu la sensation — ou 
d'inutilité, ou du manqué ou du dépassé. 

L'espoir, méfiance réflexe à l'égard de nos pré- 
visions. Heureuse méfiance. L'espoir est un scepti^ 
cisme. C'est douter du malheur instant. 

Il y a donc un instinct qui distingue et amplifie 
la di^érence de la probabilité avec la certitude, et 
qui exploite contre les lois, contre les forces, contre 

34 



RHUMBS 

I l'évidence même, les moindres défauts de la con- 
I naissance que nous en avons. 
' Se retenir à une touffe d'herbe : contraste émou- 
vant entre l'énergie extraordinaire de la prise, et 
ce brin de graminée si fragile. Contraste entre la 
fragilité de la vie (puisqu'elle tient à un brin 
d'herbe), et la puissance presque infinie du vouloir 
vivre. 

On se réfugie dans ce qu'on ignore. On s*y 
cache de ce qu'on sait. L'inconnu est l'espoir de 
l'espoir. La pensée cesserait avec l'indétermination. 
L'espoir est l'acte intime qui crée de l'ignorance, 
hange le mur en nuage, — et il n'y a point de 
sceptique, de pyrrhonien si destructeur de raison- 
nements, de raison, de probabilité, et d'évidences, 
:]^ue l'est ce forcené démon de l'espoir. 



Toujours seule, et le plus souvent silencieuse au 
:ommet de la plus haure et de la suprême tour, 
'Espérance regarde au delà du corps et de l'esprit. 

L'Espérance se mire et se voit des ailes de vTc- 
foire. 

35 



TEL QUEL 

Toute morale prophétise. 

Dépopulation. 

La cause de la dépopulation est claire : C'est l 
présence d'esprit. 

Une somme d'époux prévoyants de l'aveni 
constitue un peuple insoucieux de l'avenir. 

Il faut perdre la tête ou perdre sa race. 

'Brièvetés. 

L'action est une brève folie. 

Ce que l'homme a de plus précieux est un 
brève épilepsie. 

Le génie tient dans un instant. 

L'amour naît d'un regard ; et un regard suff 
pour engendrer une éternelle haine. 

Et nous ne valons quelque chose que pour avoi 
été et pouvoir être un moment hors de nous. 

Ce petit moment hors de moi est un germe, o 
se projette comme un germe. Tout le reste de 1 
durée le développe ou le laisse périr. 

Il y a un ressort étrangement puissant, contrain 
dans les graines et dans certaines minutes. Il y 
des particules de temps qui diffèrent des autre 

36 



RHUMBS 

omme un grain de poudre diffère d'un grain de 
able. Leurs apparences sont presque les mêmes, 
eurs avenirs non comparables. 

L'idée que le temps est de l'argent est le comble 
le la vilenie. Le temps est de la maturation, de la 
:lassification, de l'ordre, de la perfection. 

Le temps construit un vin et la valeur d'un vin, 
— de ces vins qui se modifient lentement, et qui 
doivent se boire à tel âge, comme une femme de 
tel type a un âge qu'il faut attendre, ou ne pas lais- 
ser passer, pour l'aimer. 

Les mêmes grandes nations qui n'ont pas le sens 
exquis de la complexité des vins, des équilibres 
intimes de leurs qualités, des années qu'il faut et 
qu'il suffît qu'ils aient, — ont adopté et imposé au 
monde cette inhumaine « équation du temps ». 

— Elles n'ont pas, non plus, le sens des 
femmes, et des nuances de femmes. 

Aire Chrétienne. 

Le christianisme tient au pam et au vin. 
Le catholicisme les exige. Pain, vin, et la notion 
de substance^ 



B? 



I 



TEL QUEL 

L'opéi-ation essentielle qui définit le catholi- 
cisme est le changement de substance de deux pro- 
duits élaborés par l'industrie de l'homme. 

Quant à la notion de substance, elle est un pro- 
duit intellectuel de la réflexion et des analyses de 
quelques hommes. 

Or, pain et vin sont blé et vigne, et procédés de 
panification et de vinification. Et l'idée de la sub- 
stance est le résultat d'une forme de méditation 
assujettie à Certaines règles (ou Logique) ; elles- 
mêmes possibles dans certains types linguistiques, 
et non dans d'autres. 

Tout ceci définit sUr le globe une certaine région 
qui se dispose autour du bassin de la Méditer- 
ranée ; région dont les limites sont celles de la 
vigne et du blé. A l'intérieur de cette frontière 
naturelle, furent inventés le pain et le vin. Et c'est 
dans la même enceinte que vécurent les popula- 
tions pour lesquelles le pain et le vin furent des 
nourritures si communes, si certaines, si représen- 
tatives de la nourriture essentielle, et, en quelque 
sorte, élémentaire, que le choix de ces aliments 
s'imposait, s'agissant d'instituer un sacrifice non 
sanglant, que l'on pût ofïrir, à peu de frais, en 
toute saison, et au moyen des choses qui se con- 
somment le plus répandues. Le pain est qualifié 
expressément de quotidien. 

Où le pain et le vin se font rares ou manquent, 

38 



RHUMBS 

la religion qui les Gonsâcfe paraît dépaysée. C'est 
une étrangère qui ne peut vivre que de mets inso- 
lites d'origine lointaine. Dans les empires du riz, 
des patates j des bananes, des cervoises, des laits 
aigres et de l'eau claire, le pain et le vin sont des 
produits exotiques, et l'acte sacramentel de saisir 
sur la table du repas, ce qu'elle porte de plus simple 
pour en faire ce qu'il y à de plus auguste, n'est 
plus un acte accompli à même la vie, dont il a pour 
efïet de subvenir à la faim surnaturelle sous l'espèce 
des mêmes choses qui la restaurent et la prolon- 
gent matériellement. 

Les pays catholiques sont aussi les pays du meil- 
leur pain et des meilleurs vins... 

•^ Je me faisais ces quelques remarques à l'oc- 
casion de réflexions diverses sur l'Europe. 

L'interdiction du vin par le gouvernement de 
l'Union est une mesure assez contraire au christia- 
nisme et à l'Europe. 

Le Christ n'eût point choisi une boisson illégale 
et non tolérée par César, pour en transformer la 
substance dans la substance de son sang. 



Le pouvoir et l'argent ont le prestige de l'infini ; 
ce n'est pas telle chose, ni telle faculté d'agir que 



39 



TEL QUEL 

l'on désire précisément posséder. Nul ne convoite 
follement une puissance raisonnable ; ni l'exercice 
du gouvernement comme métier clair et régulier ; 
ni l'argent comme valeur d'objets bien détermi- 
nés. 

Mais c'est le vague du pouvoir qui fait le grand 
désir, — parce que je ne sais jamais ce que je 
pourrais venir à désirer. Je ne recherche pas ce qui 
est mesuiré, et je ne veux acheter que ce qui n'est 
pas dans le coaimierce. 

C'est pourquoi le monde regarde toujours un 
heureux joueur dans l'homme très puissant ou très 
riche. Une chance extraordinaire est présumée à 
l'origine de ces très grandes fortunes. Nul effort, 
nul travail fini ne semblent pouvoir conduire à 
cette grandeur qui semble transcendante. 

Enfin, c'est donc l'instinct de l'abus du pouvoir 
qui fait songer si passionnément au pouvoir. Le 
pouvoir sans l'abus perd le charme. 



^ 



Un grand nom en impose à tout le monde. Mais 
il agit singulièrement sur celui qui le porte, et qui 
s'en trouve gêné pour être quelqu'un, enhardi pour 
être quelque chose,. 



W^ 



RHUMBS 



Infamie de ceux qui font les travaux les plus 
nécessaires. Le plus noble est le plus secouru. 

La politique est l'art d'empêcher les gens de se 
mêler de ce qui les regarde. 

J'ai connu un être bizarre qui croyait tout ce 
qu'il lisait dans un certain journal, et rien de ce 
qu'il lisait dans un autre. 

C'était un original ; enfermé depuis. 



La révélation politique. 

... L'homme monte à la tribune. Tumulte, — 
cris d'animaux, l'opposition « hargneuse », etc. 

Il commence... Est-ce un discours ? Mais peu à 
peu le travail de la pensée se montre, s'impose. 
C'est la pensée en travail qui se manifeste. Il n'y a 
plus de solutions faciles, plus de formules simples, 
plus de programmes politiques, plus de tactique 



TEL QUEL 

parlementaire possible, plus d'images instantanées, 
de ripostes victorieuses... 

Mais l'immense embarras créateur et tâtonnant, 
l'avenir inconnu, le présent mal connu, la logique 
insuffisante, le savoir informe, la pénétration en 
défaut, l'objet insaisissable, la parole grossière, la 
décision toujours au hasard... Tout ce que masque 
l'art de l'orateur, tout ce qui, dans la pensée telle 
qu'elle est, est conforme à la confusion réelle des 
choses paraît.... 



^ 



La forme réfute le fond. 

La chaleur du débit, l'énergie de l'orateur, ses 
éclats, ses images, son talent, son génie... autant 
d'écrasants arguments contre le fond. 

Les fortes thèses sont nues. 

Mais s'il les faut parer et cuirasser, — écrasant 
argument contre l'auditoire. 

Opinions. 

Toute opinion est une traduction très simple de 
l'opinion adverse» Si l'opération n'était des plus 
faciles, la paresse de l'esprit l'engagefait à ne 
jamais changer de camp. 

43 



RHUMBS 

Une opinion politique ou artistique doit être 
chose si vague que sous les mêmes apparences, le 
même individu puisse toujours d'accommoder à 
son humeur et à ses intérêts \ justifier soti acte ; 
« expliquer » son vote. 

it 

Un homime qui ne jugerait de toutes choses que 
selon sa seule expérience, qui Se refuserait à arguer 
de ce qu'il n'a pas vu et éprouvé, qui ne se pro- 
noncerait que de soi-même, qui ne se permettrait 
d'opinions que directes, provisoires et motivées, — 
qui à chaque pensée lui venant, ajouterait ou qu'il 
l'a formée, — ou qu'il Ta lue, ou reçue ; et que 
l'urie sort du hasard et de Tinconnu, — que l'autre 
n'est qu'un écho ; et qu'il ne pense rien et ïie com- 
prend quoi que ce soit qu'au moyen du hasard et 
des échos, — ce serait bien le plus honnête homme 
du monde, le plus détaché, le plus vrai, — Mais sa 
pureté le rendrait incommunicable, et sa vérité le 
réduirait à n'être pas. 

Il faut disputer des goûts et des couleurs. 
D'abord parce que toute dispute se réduit à cette 
espèce, et qu'il faut que l'on dispute. L'homme lie 

.43 



TEL QUEL 

se développe et ne déploie ses ressources que pour 
défendre sa particularité et l'imposer aux autres. 
Or, les goûts sont incomparables, c'est entendu. 
Mais ils ne sont pas incommunicables. Bien au 
contraire. Et peut-être, la dispute apparemment 
vai^ se fonde sur un sentiment profond de la 
mutabilité des goûts, de la fragilité des personnali- 
tés, de leur inconstance... Sur l'échange possible. 
Deux choses peuvent arriver : ou un échange de 
goûts, ou une conquête par l'un ; ou une troi- 
sième : un goût moyen. Cf. températures. 



L'homme de goût est une manière d'incrédule. 
Il ne croit pas à la surprise : unique loi des artj 
modernes. 

Car la surprise est chose jinie,, 

La même idée venant de toi ou de moi pro- 
voque ma contradiction ou mon assentiment. (Ce 
qui suppose une certitude que cette telle idée vient 
bien de moi...) 

La mode étant l'imitation de qui veut se dis- 
ÛÊi 



RHU MBS 

tinguer par celui qui ne veut pas être distingué, il 
en résulte qu'elle change automatiquement. Mais 
le marchand règle cette pendule. 

La tendance la plus naïve est celle qui fait dé- 
couvrir la « nature » tous les trente ans. 

Il n'y a pas de nature. Ou plutôt ce qu'on croit 
être donné est toujours une fabrication plus ou 
moins ancienne. 

Il y a un pouvoir excitant dans l'idée de revenir 
au contact de la chose vierge. On imagine qu'il y a 
de telles virginités. Mais la mer, les arbres, les 
soleils, — et surtout l'œil humain — tout cela est 
artifice. 

L'ermoblissement, et le besoin de noble qui est 
chez les classiques n'est pas loin du naturisme. 

Les deux besoins (à des degrés divers de clair- 
voyance et de sincérité), supposent un oubli suffi- 
sant des origines. 

Une pique est plus noble — et plus nature 
qu'un fusil. 

Une paire de bottes plus noble qu'une paire de 
bottines. 

L'oubli de l'homme, l'absence de l'homme, la 
non action de l'homme, l'oubli d'anciennes condi- 
tions de l'homme — c'est de quoi sont faits et le 

45 



TEL QUEL 

a noble )) et la « nature », et... le poi-disant 
« huniain », 

Le « r.espect », l'honneur — la vénération — la 
louange, les actions de grâce, toutes ces antiquités 
qui se font, ou vont se faire étranges, qui passent 
des moeurs aux musées — (Il y aurait un Musée 
des Sentiments à construire). 

Du moment que des sentiments s'expriment en 
termes finis, ils sont sur leur fin. 

Le respect a été peut-être une comédie d'esclave 
qui fait semblant de ne pouvoir supporter la vue 
éblouissante du Maître, 



« Vérité, beauté » — ce sont là des notions très 
anciennes qui ne répondent plus à la précision exi- 
gible. 

Si un homme dit : oh, que ceci est beau ! — 
nous traduisons que tels ou tels symptômes sont 
en lui -^ que tels mouvements ou velléités de re- 
prendre, relire, revoir, se déclarent ; qu'un objet 
donné semble vouloir se répéter, — qu'il nous in- 
time de refaire l'amour indéfiniment avec lui. 



«6 



RHUMBS 



Objet de l'histoire : montrer la possibilité de 
vivre en ... 76 ... 

Sans ses parasites, voleurs, chanteurs, mystiques, 
danseurs, héros, poètes, philosophes, gens d'a|ïai- 
res, l'humanité serait une société animale ; ou pas 
même une société, une espèce ; la terrç serait sans 
sel. 

Dans toute société paraît un homme préposé aux 
Choses Vagues. Il les distille, les ordonne, les pare 
de règlements, de méthodes, d'initiations, de pom- 
pes, symboles, mètres, exercices « spirituels », jus- 
qu'à leur donner l'aspect de lois primordiales. — 
C'est le prêtre, le mage, le poète, le maître des 
cérémonies intimes ; — encore le démagogue ou 
le héros. Ils construisent de vapeurs des édifices 
qui ne sont pas solides, mais en revanche, qui sont 
éternels. Toute attaque les dissipe, nulle ne les dé- 
truit. 

Le métier des intellectuels est remuer toutes 
choses §ous leurs signes, noms ou symboles, sans 

62 



TEL QUEL 

le contrepoids des actes réels. Il en résulte que leurs 
propos sont étonnants, leur politique dangereuse, 
leurs plaisirs superficiels. 

Ce sont des excitants sociaux avec les avantages 
et les périls des excitants en général. 



Le rhéteur et le sophiste, sel de la terre. Idolâtres 
sont tous les autres qui prennent les mots pour des 
choses, et les phrases pour des actes. 

Mais les premiers aperçoivent tout leur groupe, 
le royaume du possible est en eux. 

Il en résulte que l'homme de l'action nette, 
grande et hardie n'est pas d'un type très différent 
de ces types maîtres et libres. Ils sont frères inté- 
rieurement. 

(Napoléon, César, Frédéric, — hommes de let- 
tres, éminemment doués pour la manœuvre des 
homaiies et des choses — par les mots.) 



Je vois passer « l'homme moderne » avec une 
idée de lui-même et du monde qui n'est plus une 
idée déterminée. — Il ne peut pas ne pas en porter 
plusieurs; ne pourrait presque vivre sans cette 
multiplicité contradictoire de visions ; — il lui est 



RHUMBS 

devenu impossible d'être l'homme d'un seul point 
de vue, et d'appartenir réellement à une seule lan- 
gue, à une seule nation, à une seule confession, à 
une seule physique. 

Ceci, et par suite de son mode de vivre et par 
suite de la pénétration mutuelle des diverses solu- 
tions. 

Et puis, les idées, même les fondamentales, com- 
mencent à perdre le caractère d'essences pour pren- 
dre le caractère d'instruments. 



L'inhumaine. 

La science a ruiné la bonne conscience du sens 
commun et du bon sens. Ils ne conservent leur 

crédit que dans les terrains vagues. Elle a contraint 
les esprits à s'attendre toujours à des surprises dans 
tous les domaines oij le langage et les discours ne 
font pas tout. Elle déprécie nos images naïves, et 
jusqu'à notre faculté d'imaginer, qui est dérivée 
de nos expériences et habitudes corporelles. Elle 
suggère qu'il se passe une infinité de faits inimagi- 
nables, dont les imaginables sont une infime partie 
toute subordonnée; et elle retire même à l'homme 
sa notion du savoir : essences, principes, catégo- 
ries, déductions, ces simulacres de l'ordonnance 
et de la centralisation absolue d'une connaissance 



é9 



TEL QUEL 

qui veut et prétend prévoir son étendue. Elle con- 
duit à énoncer des propositions insupportables au 
sens commun, car elles sont extravagantes dans les 
formes du langage ordinaire, auxquelles ledit sens 
est étroitement attaché. 

Tout ceci est fort désagréable au bon sens, qui 
est un sentiment statistique, une attente ou proba- 
bilité, fondée sur des expériences confuses ; sur les 
représentations utilisables ; sur la possibilité ou 
l'impossibilité d'imaginer ; sur une logique qui ne 
fait que descendre, et qui tient les prémisses pour 
assurées. L'évidence n'est que la vision d'une image 
naïve. Quoi de plus évident qu'il n'y a point d'an- 
tipodes ? Mais quelle image n'est point naïve ? 

U objection du bon sens est le recul d'un homme 
devant V inhumain, car il n'y a que de l'homme, 
des ancêtres d'homme, des mesures d'homme; des 
puissances et des relations d'hommes dans ce bon 
sens. Mais la recherche et même les pouvoirs s'éloi- 
gnent de l'homme. L'humanité s'en tirera comme 
elle pourra. L'inhumanité a peut-être un bel ave- 
nir.is 

Personne ne peut plus sérieusement parler de 
VUnit/ers. Ce mot cherche son sens. Et le nom de 
Nature se raréfie. La pensée l'abandonne à la pa- 
role. Tous ces mots nous paraissent de plus en 

50 



RHUMBS 

plus des mots. C'est que l'écart commence à deve- 
nir sensible entre le dictionnaire de l'usage et la 
table des idées nettes et soigneusement préparées 
pour la fixation et la combinaison des connaissan- 
ces précises. 

Voici venir le crépuscule du Vague et s'apprêter 
le règne de l'Inhumain qui naîtra de la netteté, de 
la rigueur et de la pureté dans les choses humaines. 



^ 



Le langage est étourdi — oublieux. Les signifi- 
cations successives d'un mot s'ignorent. Elles déri- 
vent par des associerions sans mémoire et la troi- 
sième ignore la première. 



La politesse, c'est l'indifîércncc organisée. 
Le sourire est un système. • 
Les égards sont des prévisions 



La parole ne signifie ce qu'elle prétend signifier 
qu'ex-cep-tion-nel-le-ment. 



51 



^EL QUEL 

Un fait mal observé est plus perfide qu'un mau- 
vais raisonnement. 

-ïîr 

Il y a science des choses simples, et art des choses 
compliquées. Science, quand les variables sont 
enumérables et leur nombre petit, leurs combinai- 
sons nettes et distinctes. 

On tend vers l'état de science, on le désire. L'ar- 
tiste se fait des recettes. L'intérêt de la science gît 
dans Vart de faire la science. 



^ 



Toute critique, tout blâme revient à dire : je ne 
suis pas toi. C'est pourquoi il y entre une cruauté, 
— c'est-à-dire une non-sensibilité, une dissem- 
blance essentielle, — comme entre une pierre qui 
tombe et l'animal qu'elle écrase. 

Il est impossible de comprendre et de punir à la 
fois. 

Si le juge ne se fait le coupable, il est jugé par 
les profondeurs du coupable, qui ne sont pas autres 

52 



RHUMBS 

que les siennes. Mais s'il pénètre l'intimité de la 
faute, où est le coupable, oij le juge ? 



tV 



Vraisemblance et ressemblance. 

« Quelque chose me dit » que ce buste de... 
Titus est d'une exacte ressemblance. 

J'appellerai sans doute Vérité, cette coïncidence 
entre mon idée de Titus et ce marbre, moi qui ja- 
mais n'ai vu Titus, et ce marbre a été sculpté au 
xvi^ siècle. 

Grand débat de jadis avec Marcel Schvvob de- 
vant le Descartes de Hais : il le trouvait ressem- 
blant. 

— A qui ? lui disais-je. 



^ 



Si « l'acte de commerce » est d'acheter dans 
l'intention de revendre, commerçant est l'artiste ou 
auteur qui ne regarde, ne voyage, ne lit, et pres- 
que n'existe, que dans le dessein de produire — 
remettre sur le marché son impression. — Non 
acquérir pour soi. — Mais, peut-être, acquérir 
pour soi n'a aucun sens ? 



53 



TEL QUEL 

Il y a des tempéraments qui en « rajoutent ». 
Ils renforcent leurs émotions comme s'ils avaient 
le sentiment qu'elles ne sont pas assez pénibles — 
assez prolongées. 

Ils ne les peuvent laisser à leur intensité. Ce sont 
des résonateurs. Ils vont à l'exaspération. 

L'idéal est une manière de bouder. 



iV 



CROQUIS 



Le cerveau livré à soi-même est un artiste d'Ex- 
trême-Orient. 

Dragons, chimères; développements infinis dans 
l'arbitraire le plus suivi; et quelles sphères ajou- 
rées contenues l'une dans l'autre, et détachées l'une 
de l'autre^ à même la matière du souvenir ! 

54 



RHUMBS 

Comme fait le Chinois dans une masse d'ivoire 
ou de jade, ainsi l'artiste Vie pratique ses voies 
capricieuses dans le bloc du passé, et trouve des 
chemins infinis et une infinité de surprises dans 
ce fragment de temps achevé. 

Tout l'homme est en raccourci dans Timpa- 
tience. Il est l'être bizarre qui se démène pour 
faire la pluie tomber. Il veut qu'elle vienne, et 
donc l'imagine. Mais à chaque image s'oppose la 
sèc/ie réalité. Plus tarde l'ondée, plus il l'imagine; 
et plus il l'imagine, plus il ressent qu'elle ne tombe, 
plus est-il divisé. Alors se met-il à « faire passer 
le temps ». Le voilà qui marche et contre-marche, 
invective contre le vrai, cherche des causes, dé- 
lire, et se rencontre insensé ; se gronde, remonte 
à l'origine de son agitation, y trouve un réel be- 
soin de la pluie, un sage désir — un bon texte 
pour s'approuver, pour recommencer son cercle qui 
part d'une bonne raison, passe par une précision 
dont il est difficile de se défendre, se poursuit par 
l'antagonisme des deux images très nettes qui ne 
se répondent pas... L'agitation, se décuple. La fati- 
gue retourne à la déesse Raison, l'invoque, ramène 
à la mesure, à l'adaptation juste, mais la dépasse 
et se reproduit. 

55 



TEL QUEL 



Un homme se sent niais, stupide, ahuri, sans 
présence, sans esprit, et il s'en rend compte. — 
Où est donc celui qui valait ? se dit-il. — Il consi- 
dère l'emplacement de sa pensée. Tout ce qu'il 
pouvait a disparu comme par magie. — Où est 
ma réponse ? — Où sont mes idées, ma parole, 
mes mots très fidèles et mes lumières accoutu,- 
mées ? 

Esprit et pensées, vous seriez donc des puissances 
d'emprunt, comme des biens extérieurs, des armes 
surajoutées, et des parures qui se détachent? 

Sa volonté reste toute nue, misérablement seule. 

Mais il lui demeure cette lueur : que l'on 
peut perdre tout ceci, mais connaître qu'on l'a 
perdu. 

C'est là le dernier atout de la connaissance. Tout 
se joue sur ce désespoir déclaré, suprême étincelle 
de l'âme, et suprême occasion de tout regagner, et 
de relever tout le feu de l'intellect qui allait s'étein- 
dre. 

-ïîr 

Homme àcms la nuit. 

... Il s'avance dans l'épaisseur de l'otscur, les 
mains étendues devant soi, crainte de se heurter; et 

56 



RHUMBS 

ces mains toutefois dans un état remarquable d ex- 
tension non rigide, tandis que la force est dans 
les bras ; car elles doivent céder et plier aisément 
sur l'obstacle ; et les bras au contraire être prêts 
à défendre la face. Il y a donc une distribution 
merveilleuse d'attentes et puissances prochaines 
le long de ces membres. Mais si le lieu est non 
seulement ténébreux, mais inconnu, les pieds 
sont lents, et traînés, et la garde s'étend aux 
jambes. 

Dans l'obscurité, le temps est plus long. L'être 
ne prend point de vitesse ; et il fait sa quantité de 
mouvement aussi petite qu'il le peut. 



^ 



A Table. 

Entre le plat fumant, et qui fait humer l'atmo- 
sphère. 

Le petit garçon se jette sur sa grande sœur 
auprès de lui assise et distraite, et l'embrasse éper- 
dûment avec une tendresse, une joie et une force 
subites dans lesquelles viennent se changer, à 
l'instant même, l'afflux de désir et de vie que 
les arômes et les promesses du bon plat causent 
en lui. 



57 



JEL QUEL 



ix 



Le philosophe regarde ses objets familiers 
comme terriblement muets, — comme mutismcs. 

Ils reçoivent ses regards fixes ; et par rapport à 
CCS points fixes, — sa pensée s'agite ou oscille. 

Son œil les explore, les arrête, les dessèche, 
parfois les annule, — ou les dédouble, ou les outre- 
passe. 

Il y a un varct-vicnt entre ce bouton de cuivre 
et une idée inachevée. 



^ 



Les beaux visages de femme ont la valeur, la 
splendeur fermée des abstractions. Ils représentent 
naturellement les Idées, les Déesses du langage. 

Au salon distribuées, groupes moelleux, pwlpes, 
regards. Si on les fait taire au moyen d'une mu- 
sique et perdre toute tension particulière, l'âme 
voit ces créatures allégoriques posées çà et là. 

Cette dame est la Justice. — Celle-ci la Ruse. 
— La Volonté s'accoude ; et la Pensée observe 
les bagues de la Bonté. 



5B 



RHUMBS, 

LITTÉRATURE 

EcrirCj c'est prévoir. 

Combien on s'ignore, on le mesure en se reli- 
sant. 

Beaucoup d'écrivains considèrent leur art, non 
comme cliose dont il faut se rendre maître — sine 
qua non — mais comme un jeu de hasard oij l'on 
peut risquer sa chance. Ils se remettent tout entiers 
à la fortune et se donneront la valeur qu'elle vou- 
dra bien leur conférer. (Ils ajouteront même quel- 
que chose.) 

Il y a donc deux écueils, deux manières de s'éga- 
rer et de périr : l'adaptation trop exacte au pu- 
blic; la fidélité trop étroite à son propre système. 

Projet de préface. 

Voici nos mythes, nos erreurs que nous eûmes 
tant de peine à dresser contre les précédentes !... 

59 



TEL QUEL 



^ 



Qu'il faut travailler plusieurs choses à la fois. 
C'est le meilleur rendement, — l'une profite à 
l'autre, et chacune est plus soi, plus pure ; car des 
idées qui viennent, on envoie chacune où elle est 
mieux à sa place, parce qu'il y a plusieurs places 
qui attendent. 



Une œuvre est solide quand elle résiste aux subs- 
titutions que l'esprit d'un lecteur actif et rebelle 
tente toujours de faire subir à ses parties. 

N'oublie jamais qu'une œuvre est chose finie, 
arrêtée et matérielle. L'arbitraire vivant du lecteur 
s'attaque à l'arbitraire mort de l'ouvrage. 

Mais ce lecteur énergique est le seul qui im- 
porte, — étant le seul qui puisse tirer de nous ce 
que nous ne savions pas que nous possédions. 



Il faut regarder les livres par-dessus l'épaule de 
l'auteur. 



RHUMBS 



^ 



D'un certain « point de vue » qui n'est pas 
rarement le mien — ce que l'on appelle une belle 
œuvre, peut paraître une terrible défaite de Fau- 
teurs 

Souvent je juge une œuvre d'art en pensant : il 
est impossible que vous ayez voulu ceci. 

Un poète est le plus utilitaire des êtres. Paresse, 
désespoir, accidents du langage, regards singuliers, 
— tout ce que perd, rejette, ignore, élimine, 
oublie l'homme le plus pratique, le poète le cueille, 
et par son art lui donne quelque valeur. 

Ce qui étonne dans les excès des novateurs de 
la veille, c'est toujours la timidité. 

Les vraies parties du style sont : les manies, la 
6i 



TEL QUEL 

volonté, la nécessité, les oublis, les expédients, le 
hasard, les réminiscences. 

Paradoxe. 

L'homme n'a qu'un moyen 'de donner de Tunité 
à un ouvrage : l'interrompre et y revenir. 

Est poète celui auquel la difficulté inhérente à 
son art donne des idées, — et ne l'est pas celui 
auquel elle les retire,. 

Poète. — Tandis qu'il fait ses vers, il y a une 
période pendant laquelle il ne sait s'il est tout près 
du but ou s'il n'a rien fait. L'un et l'autre sont 
vrais ; et cette période peut durer presque autant 
que le travail entier lui-même. 

i^ 

Maint poète est comme celui qui cHercKeraît 
avec peine et fureur par toute la terre, les roches 
oii, par hasard, se figure une ressemblance 
humaine. 

62 



RHUMBS 



La Pythie ne saurait dicter un poème. 

Mais un vers — c'est-à-dire une unité — et puis 
un autre. 

Cette déesse du Continuum est incapable de 
continuer. 

C'est le Discontinuum qui bouche les trous. 

Les dieux nous gardent du délire prophétique ! 

Je vois surtout dans ces transports, le mauvais 
rendement d'une machine — la machine impar- 
faite. 

Une bonne machine est silencieuse. Les masses 
excentrées ne font pas vibrer l'axe. — Parlez sans 
crier. 

Point de transports — ils transportent mal. 



Inspiration. 

Supposé que l'inspiration soit ce que Ton croit, 
et qui est absurde, et qui implique que tout un 
poème puisse être dicté à son auteur par quelque 
déité, — il en résulterait assez exactement qu'un 

63 



TEL QUEL 

inspiré pourrait écrire aussi bien en une langue 
autre que la sienne, et qu'il pourrait ignorer. 

(Ainsi les possédés de jadis, tout ignares qu'ils 
pouvaient être, parlaient hébreu ou grec dans leurs 
crises. Voilà ce que l'opinion confuse prête aux 
poètes...) 

L'inspiré pourrait ignorer de même l'époque, 
l'état des goûts de son époque, les ouvrages de ses 
prédécesseurs et de ses émules, — à moins de faire 
de l'inspiration une puissance si déliée, si articulée, 
si sagace, si informée et si calculatrice, qu'on ne 
saurait plus pourquoi ne pas l'appeler Intelligence 
et connaissance. 



^ 



J'entre dans un bureau où quelque affaire m'ap- 
pelle. Il faut écrire, et l'on me donne une plume, 
de l'encre, du papier qui se conviennent à mer- 
veille. J'écris avec facilité je ne sais quoi d'insigni- 
fiant. Mon écriture me plaît. Elle me laisse une 
envie d'écrire. Je sors. Je vais. J'emporte une exci- 
tation à écrire qui se cherche une chose à écrire. Il 
vient des mots, un rythme, des vers, et ceci finira 
par un poème dont le motif, la musique, les agré- 
ments, et le tout, — procéderont de l'incident 
matériel dont ils ne garderont aucune trace. Quelle 
critique soupçonnerait cette origine ? La critique, 

64 



RHUMBS 

est-elle possible ? — J'entends cette critique qui 
nous servirait à nous-mêmes, et nous ferait un peu 
concevoir comment nous faisons ce que nous fai- 
sons..» 

Un homme très vif, très intelligent, néglige son 
style comme il se permet des folies et se moque de 
ce qu'il possède» 

Qui dit : Œuvre, dit : Sacrifices. 
La grande question est de décider ce que l'on 
sacrifiera : il faut savoir qui, qui, sera mangé. 



^ 



Ce qui m'intéresse — quand il y a lieu — ce 
n'est pas l'œuvre — ce n'est pas l'auteur — c'est 
ce qui fait l'oeuvre. 

Toute œuvre est l'œuvre de bien d'autres choses 
qu'un « auteur ». 

Je connais la littérature pour l'avoir interrogée 
à ma guise. (Et seulement ainsi.) 



65 



XEL QUEL 

Littérature. 

L'auteur a l'avantage sur le lecteur d*avoir 
pensé d'avance ; il s'est préparé, il a eu l'initiative. 

Mais si le lecteur lui reprend cet avantage ; s'il 
connaissait le sujet ; si Fauteur n*a pas profité de 
son avance pour approfondir et se mettre loin sur 
la route ; si le lecteur a l'esprit rapide — alors tout 
l'avantage est perdu, et il reste un duel d'esprits, 
mais où l'auteur est muet, où la manœuvre lui est 
interdite... Il est perdu. 



«r 



Je dis : phrase profonde, comme je dis phrase 
sonore. C'est une affaire de fabrication : on peut 
toujours y arriver. 

Si on en fait une, on peut en faire mille qui se 
déduisent les unes des autres sans qu'elles parais- 
sent se ressembler. C'est l'instrument qui est créé. 

Il en est de même de toutes les constructions 
littéraires auxquelles on n'impose qu'une ou deux 
conditions extrinsèques, — condition de produire 
un effet déterminé en gros. La profondeur est cent 
fois plus aisée à obtenir de soi que la rigueur. 



66 



RHUMBS 



Tîr 



Ce que tu fais le mieux, cela est un piège inévi^ 
table. 

Ecrire en Moi-naturel. Tels écrivent en Moi-» 
dièze. 

Il y a quelque chose de plus précieux que Von- 
ginalité, c'est V universalité. 

Celle-ci contient celle-là, et en use, ou n'en use 
pas, suivant les besoins. 



Si tout le monde écrivait, qu'en serait-il des 
valeurs littéraires.?) 



^ 



Ce que l'on gagne en science de son art, on îc 
perd en « personnalité d, — tout d'abord... Toute 
acquisition extérieure se paie en restriction de soi — 
naturel. L'esprit médiocre ne retrouve plus le che- 
min de sa nature ; mais quelques-uns rentrent chez 

67 



TEL QUEL 

eux, tout armés de moyens devenus leurs organes, 
et plus forts que jamais pour être eux-mêmes. 

Premier cas. 

O X ! tu prévois tm lecteur qui ne me fait nulle 
envie. 

Second cas. 

Ce livre est « bien »... Mais l'intellect de l'auteur 
ne me fait pourtant nulle envie. 



^ 



A n'aime pas l'œuvre de B, mais il apprécie et 
utilise implicitement l'œuvre de C qui aime et 
utilise B. 

J'admirais cette œuvre. Je m'en sentais inca- 
pable, mortifié... Et pourtant je sentais qu'il avait 
fallu une certaine bêtise pour l'écrire, — la conce- 
voir. 

Originalité. — Il est des gens, j'en ai connu, 
qui veulent préserver leur « originalité ». Ils imi- 

68 



RHUMBS 

tent par là. Ils obéissent à ceux qui les ont fait 
croire à la valeur de « l'originalité », 

La becquée. 

... Ce livre est un de ces livres où les imbéciles 
vont prendre ce que l'auteur a pris à des gens 
d'esprit. 

-sîr 

Ce qui est dans un homme inimitable par les 
autres, est précisément ce qu'il ne peut soi-même 
imiter de lui-même. Ce que j'ai d'inimitable l'est 
pour moi. 

L'imitation qu'on en fait dépouille une œuvre 
de l'imitable. 



S'imiter soi-même. 

Il est essentiel pour l'artiste qu'il sacHe s'imiter 
soi-même. 

C'est le seul moyen de bâtir une œuvre, — qui 
est nécessairement une entreprise contre la mobi- 
lité, l'inconstance de l'esprit, de la vigueur, et de 
l'humeur. 

L'artiste prend pour modèle son meilleur état. 

69 



TEL QUEL 

Ce qu'il a fait de mieux (à son jugement) lui sert 
d'étalon de valeur. 

Il n'est pas toujours bon d'être soi-même. 

Profiteur. 

Celui-ci écoute et profite. Je lui donne des idées 
et je suis sûr qu'il en fera quelque chose. 

Mais l'étrange — c'est que : s'il connaissait 
mieux encore ma pensée — s'il y pénétrait comme 
moi-même, alors il ne pourrait s'en servir. 

Il trouverait dans ce fond précisément les 
mêmes motifs que moi, mes propres motifs, de ne 
pas faire. 

Il profite de moi en tant et pour autant qu'il 
n'est pas moi. 

( — Et peut-être ceci est-il encore vrai — de 
moi-même à moi-même.) 

TÎr 

Littérature, ou — la vengeance de « l'esprit de 
l'escalier »■ 

lie plaisir ou l'ennui causé à un lecteur de 1912 
70 



RHUMBS 

par un livre écrit en 1612 est presque un pur ha- 
sard. 

Je veux dire qu'il y entre des conditions si nou- 
velles en nombre si grand que l'auteur de 1612 le 
plus profond, le plus fin, le plus juste n'aurait pu 
en avoir le moindre soupçon. 

La gloire d'aujourd'hui dore les œuvres du passé 
avec la même intelligence qu'un incendie ou un 
ver dans une bibliothèque en mettent à détruire 
ceci ou cela. 



Se dresser un public. 

Devenir « grand homme » ce n'est que dresser 
les gens à aimer tout ce qui vient de vous ; à le 
désirer. — On les habitue à son moi comme à une 
nourriture, et ils le lèchent dans la main. 

Mais il y a donc deux sortes de grands hommes : 
— les uns, qui donnent aux gens ce qui plaît aux 
gens ; les autres, qui leur apprennent à manger ce 
qu'ils n'aiment pas. 

Que préférez-vous, Monsieur l'Auteur, d'être lu 
mille fois par un seul, ou d'être une fois lu par 
cent mille lecteurs ? 

— Mille fois par cent mille, répond l'Etre de 
lettres. 

71- 



TEL QUEL 



^ 



Écrire et travailler pour ceux-là seuls sur qui 
l'injure ni la louange n'ont de prise ; qui ne se 
laissent émouvoir ni imposer par le ton, l'autorité, 
la violence, et tous les dehors. 

Écrire pour le lecteur « intelligent ». 

Pour celui à qui ni l'emphase, ni le ton n'en 
imposent. 

Pour celui qui va : ou vivre votre idée, ou la 
détruire ou la rejeter — pour celui à qui vous don- 
nez le pouvoir suprême sur elle ; et qui possède le 
droit de sauter, de passer, ne pas poursuivre ; et 
celui de penser le contraire, et celui de ne pas 
croire, de ne pas épouser votre intention. 

La littérature n'est rien de désirable si elle n*est 
un exercice supérieur de l'animal intellectuel. 

Il faut donc qu'elle comporte l'emploi de toutes 
les fonctions mentales de cet animal ; prises dans 
leur plus grande netteté, finesse et force et qu'elle 
en réalise l'activité combinée, sans autres illusions 
que celles qu'elle-même produit ou provoque en 
se jouant. 

Ainsi la Danseuse semble dire : A moi la con- 



72 



RHUMBS 

science de mes muscles obéissants ; à toi les idées 
que doivent donner les figures de mon corps se 
changeant les unes dans les autres, d'après quelque 
dessein ou dessin, — ce qui est — la Danse. — 

L'intelligence doit être présente ; soit cachée, 
soit manifestée. Elle nage en tenant la poésie hors 
de l'eau. 

La littérature ne peut prudemment ni impuné- 
ment se passer d'aucune des fonctions dont j'ai 
parlé. Elle serait à la merci d'un œil plus froid et 
plus clair, — et d'ailleurs, elle l'est toujours. 

L'Art de la lecture. 

On ne lit bien que ce qu'on lit dans un certain 
dessein tout personnel. Ce peut être d'acquérir tel 
pouvoir. 

Ce peut être la haine de l'auleur. 

Critiques. Le plus sale roquet peut faire une 
blessure mortelle ; il suffit qu'il ait la rage. 

« Pardon. » — « Je voulais dire. » -. — « N'est- 
ce pas ?, » Etc, 

73 



TEL QUEL 

Tous ces tâtonnements disparaissent de la langue 
écrite, et ceci est le premier acte du style, 

La langue écrite se distingue d'abord par ces 
suppressions. C'est un travail facile d'épuration 
préliminaire. (On peut se demander si les fameux 
petits mots insignifiants dont le grec est plein, et 
dont on prétend qu'ils insèrent tant de nuances 
dans le discours, — gar, alla, men et dé — sorte 
de ponctuation parlée, — ne seraient point les 
témoins du langage oral, — c'est-à-dire du mé- 
lange de la personne qui parle avec la pensée : 
tics, balbutiements, etc.) 

La littérature du xvii* est toujours adaptée à 
une compagnie. Elle n'est pas de l'homme seul. 
Vois sa syntaxe : on ne prend pas ces tours pour 
se parler. 

Ce qui caractérise une littérature de décadence, 
c'est la perfection — ce sont les perfections. Et il 
ne peut en être autrement. C'est l'habileté crois- 
sante ; et toujours plus d'esprit, plus de sensualité, 

74 



RHUMBS 

plus de combinaisons, plus de dissimulation des 
pénibles nécessités ; plus d'intelligence, de profon- 
deur ; et en somme plus de connaissance de 
l'homme, des besoins et des réactions du sujet lec- 
teur, des ressources et des effets du langage, plus 
de maîtrise de soi-même, — l'auteur. 
Virgile est le type. 

Racine procède par de très délicates substitutions 
de l'idée qu'il s'est donnée pour thème. Il la séduit 
au chant qu'il veut rejoindre. Il n'abandonne 
jamais la ligne de son discours. 



-5^ 



Dans Racine, l'ornement perpétuel semble tiré 
du discours et c'est là le moyen et le secret de sa 
prodigieuse continuité, tandis que chez les mo- 
dernes, l'ornement rompt le discours. 

I-e discours de Racine sort de la bouche d'une 
personne vivante, quoique toujours assez pom- 
peuse. 

De même chez La Fontaine ; mais la personne 
est familière, parfois fort négligée. 

Au contraire chez Hugo, chez Mallarmé et 
quelques autres, paraît une sorte de tendance à 

75 



TEL QUEL 

former des discours non humains, et en quelque 
manière, absolus, — discours qui suggèrent je ne 
sais quel être indépendant de toute personne, — 
une divinité du langage, — qu'illumine la Toute- 
Puissance de l'Ensemble des Mots. C'est la faculté 
de parler qui parle ; et parlant, s'enivre ; et ivre, 
dansCt 

tV 

La mort comme moyen littéraire représente une 
facilité. L'emploi de ce motif est marque d'absence 
de profondeur. Mais la plupart placent l'infini 
dans le néant. 



Une idée charmante, touchante, '« profondé- 
ment humaine » (comme disent les ânes), vient 
quelquefois du besoin de lier deux strophes, deux 
développements. Il fallait jeter un pont, ou tisser 
des fils qui assurassent la suite du poème ; et 
comme la suite toujours possible est l'homme 
même, ou une vie d'homme, ce besoin formel 
trouve une réponse — fortuite et heureuse chez 
l'auteur — qui ne s'attendait pas de la trouver, — 
et vivante, une fois mise en place, pour le lecteur. 



■fi 



RHUMBS 



Le grand intérêt de l'art classique est peut-être 
dans les suites de transformations qu'il demande 
pour exprimer les choses en respectant les condi- 
tions sifie qua non imposées. 

Problèmes de la mise en vers. Ceci oblige de 
considérer de très haut ce que l'on doit dire. 



L'alexandrin, les rimes, etc., ont leur noblesse, 
qui est de marquer tout le mépris qu'on doit avoir 
pour ce que le commun des gens appelle sa 
« pensée », et dont ils ignorent que les conditions 
ne sont pas moins futiles, ni moins fortuites que 
les conditions d'une charade. 

Les règles nous enseignent par leur arbitraire 
que les pensées qui nous viennent de nos besoins, 
de nos sentiments, de nos expériences, ne sont 
qu'une petite partie des pensées dont nous sommes 
capables. 

« Combien murs et beaux les vers de nos 
grands poètes ! » Sultan Abdul Hamid. 

Ce mûrs est d'un connaisseur, mot excellent. 

77 



ZEL QUEL 

La jeunesse n'aîme pas les objets parfaits. Ils lui 
laissent trop peu à faire, et l'irritent ou l'ennuient. 



La poésie a pour devoir de faire du langage 
d'une nation quelques applications parfaites. 

Les routes de Musique et de Poésie se croisent. 

Les vcff. 

La puissance des vers tient à une Harmonie indé- 
finissable entre ce qu'ils disent et ce qu'ils sont. 
« Indéfinissable » entre dans la définition. Cette 
harmonie ne doit pas être définissable. O-iand 
elle l'est c'est l'harmonie imitative, et ce n'c.t pas 
bien. 

L'impossibilité de définir cette relation, combi- 
née avec l'impossibilité de la nier, constitue 
l'essence du vers. 

Ce vers, le plus beau des vers : Le jour n'est pas 

78 



RHU MBS 

plus pur, etc., est transparent comme le jour lui- 
même. 

Celui-ci : O rêveuse, pour que je plonge,., avec 
ses muettes si délicates. 

Le poème — cette hésitation prolongée entre le 
son et le sens. 

Il y a un « secret » de faire les vers, comme il y 
en a un de jouer du violon. Celui qui n'a pas le 
secret fait des vers, il joue du violon ; du moins il 
le croit, et il s'y trompe et d'autres avec lui ; mais 
il confond ce qu'il croit faire avec ce qu'il fait en 
réalité, — et c'est précisément posséder le secret, 
que de ne pas faire cette confusion. 



^ 



Il est dans l'art d'écrire, des prescriptions qui 
sont justes mais vaincs ; bonnes mais niaises. Tout 
le monde, à peine reçues, les observe sans aucun 
mal. Tout le monde, à peine averti, se gardera 
facilement de répéter un mot dans une phrase. 

Mais Bossuet, qui est Bossuet, écrit assez sou- 
vent : Soit qu'il soit démontré que..^ 

79 



TEL QUEL 

Et Bourdaloue, qui est très pur, et même qui 
n'est guère plus que cela, use parfois de cette atroce 
locution. 

Dans les arts, les théories ne valent pas grand '- 
chose... Mais c'est une calomnie. La vérité est 
qu'elles n'ont point de valeur universelle. Ce sont 
des théories pour un. Utiles à un. Faites à lui, et 
pour lui, et par lui. Il manque, à la critique, qui 
les détruit facilement, la connaissance des besoins 
et des penchants de l'individu ; et il manque à la 
théorie même de déclarer qu'elle n'est pas vraie en 
général, mais vraie pour X dont elle est l'instru- 
ment. 

On critique un outil sans savoir qu'il sert à un 
homme auquel il manque un doigt, ou bien qui en 
a six. 



Poèmes épiques. 

Les grands poèmes épiques, quand ils sont 
beaux, sont beaux quoi qu'ils soient grands, et le 
sont par fragments. 

Démonstration : Un poème de longue durée est 
un poème qui se peut résumer. Or est poème ce 
qui ne se peut résumer. On ne résume pas une 
mélodie. 

60 



RHUMES. 



^ 



Rien de beau ne se peut résumer. 

Les barbares pédagogues résument et font résu- 
mer des œuvres dont l'absurdité de les résumer est 
l'essence même. Leurs squelettes de VÉtiéide ou de 
V Odyssée sont privés des mouvements et des forces 
et des grâces qui font tout le prix de ces ouvrages 
aux yeux des personnes positives. 



Qu'il n'y a pas de poètes purs au commence- 
ment de littératures, pas plus qu'il n'y a de métaux 
purs pour les praticiens primitifs. 

Homère et Lucrèce ne sont pas encore des purs. 
Les poètes épiques, didactiques, etc.. sont impurs. 

— Impurs n'est pas un blâme. Ce mot désigne 
un certain fait. 

Traductions. 

Les traductions des grands poètes étrangers, ce 
sont des plans d'architecture qui peuvent être ad- 
mirables ; mais elles font évanouir les édifices 
mêmes, palais et temples... 

ai 



TEL QUEL 

Il y manque la troisième dimension, qui de 
concevables, les ferait sensibles. 



Tîr 



Le principe du « savoir vivre » : L'homme n'a 
pas de corps. Il est vêtu et ne digère pas. Les héros 
littéraires ne fonctionnent pas. On ne sait de quoi 
ils vivent. Sans profession, sans moyens d'exis- 
tence, sans intestin. 

On appelle ces monstres des exemplaires éternels 
d'humanité ! Ils ne sont que des résidus — des 
résumés de ce qu'on trouvait d'intéressant dans 
l'homme à telle époque. 

La littérature, aussi, se meut entre le réalisme 
et le nominalisme — entre la croyance à la des- 
cription exacte, à la création d'objets par les mots 
— et le libre jeu de mots. Jamais contact plus 
étroit que lorsque Zola et Banville vivaient à deux 
quarts d'heure l'un de l'autre. Rue de l'Eperon, 
rue de Douai. 

Confusion. 

Poètes-philosophes (Vigny, etc..) C'est con- 

82 



RHUMBS 

fondre un peintre de marines avec un capitaine de 
vaisseau. 

(Lucrèce est une exception remarquable.) 



Confusion. 

Mettre de la musique sur de bons vers, c'est 
éclairer un tableau de peinture par un vitrail de 
cathédrale. 

La musique belle par transparence, et la poésie 
par réflexion. — La lumière implique l'une, et par 
l'autre est impliquée. 

Confusion. 

Quelle confusion d'idées cachent des locutions 
comme « Roman psychologique ». « Vérité de ce 
caractère », « Analyse » ! etc. 

— Pourquoi ne pas parler du système nerveux 
de la Joconde et du foie de la Vénus de Milo ? 



Il n'y a pas de doctrine vraie en art, parce qu'on 
se lasse de tout et que l'on finit par s'intéresser à 
tout, 

63 



[T^EL QUEL 



^ 



Le genre le plus ennuyeux que l'on puisse trou- 
ver dans l'histoire littéraire n'est jamais tout à fait 
mort. Il reviendra, — comme remède à l'ennui que 
le genre le plus excitant finira bien par atteindre. 



iV 



Il faut, un jour d'énergie, prendre le livre que 
l'on tient pour ennuyeux, lui ordonner d'être, 
essayer de reconstituer l'intérêt qu'y a pris l'auteur. 



Je déteste la fausse profondeur, mais je n*aime 
pas trop la véritable. La profondeur littéraire est le 
fruit d'un procédé spécial. C'est un effet comme 
un autre, obtenu par un procédé comme un autre. 
— Il suffit de voir comme se fabrique un livre de 
pensées — j'entends profondes. 

Et qu'importe que ce bassin ait quarante centi- 
mètres de profondeur ou quatre mille mètres ? 
C'est son éclat qui nous enchante. 



RHUM BS 



lîr 



Trait d'esprit, — est usage du mot ou de l'acte 
pour son efïet de choc instantané. Faible masse, 
grande vitesse. Il y a des traits de sottise aussi con- 
sidérables, aussi rares, aussi précieux que des traits 
d'esprit. 

Le type orateur se sert d'images insoutenables. 
Magnifiques en mouvement, ridicules au repos. 

Le puissant esprit pareil à la puissance politique, 
bat sa propre monnaie, et ne tolère dans son secret 
empire que des pièces qui portent son signe. Il ne 
lui suffit pas d'avoir de l'or ; il le lui faut marqué 
de soi. Sa richesse est à son image. Son capital 
d'idées fondamentales est monnayé à son effigie ; 
il les a faites ou refondues ; et il leur a donné une 
forme si nette, il les a frappées dans un or si dur 
qu'elles circuleront à travers le monde sans altéra- 
tion de leurs caractères et de son coin. 



85 



TEL QUEL 



ARRIERE-PENSEES 
La logique ne fait peur qu'aux logiciens. 

Garder la liberté de son esprit dans certaines 
occasions est considéré comme un crime. — 
(Même par soi-même, parfois.) 

L'ami sincère. 

Qui osera dire à son ami : je t'avais parfaite- 
ment oublié... 

Le martyr : J'aime mieux mourir que de... 
réfléchir. 

Pas de « vérité » sans passion, sans erreur. Je 
86 



RHU M BS 

veux dire : la vérité ne s'obtient que passionné- 
ment. 

Le mensonge sera souvent le péché du question- 
neur lequel rend la vérité dangereuse. 

Un homme franc est un homme qui a des réac- 
tions simples. Son système de relation est un sys- 
tème de « plus courts chemins ». On pourrait 
reconnaître la franchise d'un homme à bien 
d'autres marques que dans ses modes d'agir à 
l'égard des autres hommes. 

Mais d'abord dans ses réactions devant n'im- 
porte quel objet et dans n'importe quelles circons- 
tances. 

Inquiétant est celui dont on ne peut deviner 
quel jugement il porte sur soi-même. 

Le cas est heureusement rare. 

Mais qui n'est pas inquiétant, n'est pas grand '- 
chose. 

Nos plus importantes pensées sont celles qui 
contredisent nos sentiments. 

87 



TEL QUEL 



^ 



Les uns disent des sottises après réflexion, les 
autres par irréflexion ; certains les évitent par ré- 
flexion, et les autres en se laissant spontanément 
répondre, 

comme si : 

chez les uns, l'inconscient ; chez les autres, la 
réflexion — était impuissant. 

L'esprit, me disait un homme d'esprit, ce n'est 
que la bêtise en mouvement ; et le génie, c'est la 
bêtise en fureur. 

— Agitez-vous, lui dis-je. Irritez-vous, mon 
cher... 

C'est une grande erreur de spéculer sur la sot- 
tise des sots, et une erreur plus grande de bâtir sur 
l'intelligence des intelligents. 

Ils s'écartent de leur nature une fois par jour. 

Mon « injustice » à l'égard de la Musique vient 
8â 



RHUMBS 

peut-être du sentiment qu'une telle puissance est 
capable de faire vivre jusqu'à l'absurde. 



Le jugement d'un a'oyant sur la pensée d'un 
incroyant, et le jugement réciproque ne comptent 
pas. 

— Un homme qui sent fortement la musique, 
et un homme qui n'en perçoit que du bruit peu- 
vent parler jusqu'à demain. 



Le débat religieux n'est plus entre religions, 
mais entre ceux qui croient que croire a une valeur 
quelconque, et les autres. 

II n*est pas d'opinion, de thèse, de sentiment 
qui poussé à bout ou exécuté à fond ne conduise à 
la destruction de l'homme. 

Si les criminels résistaient en proportion de ce 
qu'ils risquent... Si les premiers chrétiens l'eussent 
été de toute leur force, il n'y aurait plus eu de chré- 
tiens ; — et si tout le monde les eût suivis, per- 
sonne ne resterait sur la terre. 

89 



JEL QUEL 

Les deux doctrines symétriques, celle qui parle 
d'une vie éternelle et celle qui nous abolit une fois 
pour toutes, s'accordent dans une même consé- 
quence : l'une et l'autre retirent toute importance 
aux inventions et aux constructions humaines. 
L'une confronte à l'infini ces œuvres finies et les 
annule par ce rapport. L'autre nous fait tendre vers 
zéro, et tout avec nous. Si tous fussent vrais chré- 
tiens, ou si tous fussent vrais païens, ils seraient 
tous morts, et ils seraient morts sans avoir rien fait. 



^ 



On parle bien plus volontiers de ce qu'on 
ignore. Car c'est à quoi l'on pense. Le travail de 
l'esprit se porte là, et ne peut se porter que là. 

Types d'esprits. 

Les uns ont le mérite de voir clairement ce que 
tous voient confusément. Les autres ont le mérite 
de voir confusément ce que personne encore ne 
voit. La réunion de ces mérites est très rare. 



^ 



RHUMES 

Les premiers sont enfin rejoints par tout le 
monde. 

Les seconds sont absorbés par les premiers, ou 
détruits radicalement sans reste et sans retour. Les 
premiers disparaissent dans le nombre où ils se 
fondent : les seconds dans les premiers, ou bien 
dans le temps pur et simple. 

Tel est le sort des hommes de l'esprit. 



Ce n'est rien de surmonter le banal. On réagit 
contre des sottises par des folies. Cela est méca- 
nique. Toute l'histoire mentale moderne, art, 
politique, etc., est aussi simple que les réflexes 
d'une grenouille. Je hais ce jeu de réactions 
simples, automatisme de l'extrémisme, riposte 
symétrique ; croyances à la valeur du neuf en tant 
que neuf, du vieux en tant que vieux ; croyance à 
l'intense, etc. 

Mais il existe un point d'oij l'étrange, ni le 
banal, ni le neuf, ni le vieux ne peuvent plus se 
voir. 

Dialogue. 

— Quels sentiments alors furent les vôtres ? 

— Ceux d'un homme qui ne sait ce qu'il faut 

95 



TEL QUEL 

sentir. Ou peut-être sentais-je que je ne sentais pas 
ce qu'il fallait sentir... 

De sorte que mon état ne ressemblait à rien, et 
que je n'étais positivement personne. 



Le Défi. 

« Vous n'êtes pas pratique, — (pas bon, pas 
sérieux, etc.). — Non, Monsieur, car je ne suis 
rien — dans mon état ordinaire. — Au repos, je 
ne suis ni ceci ni cela... Mais il ne faudrait pas me 
défier d'être bon, pratique, et le reste... Donnez- 
m'en le besoin. » 



n faut être profondément injuste. — Sinon ne 
vous en noêlez pas. Soyez juste. 



Il taut avoir commis bien des crimes, plus ou 
moins intérieurs, et porter un passé lourd et varié, 
plein d'accidents moraux et autres, pour savoir, 
pour oser, réussir enfin quelque jour un acte bon, 
faire un peu de bien — sans erreur. 

92 



RHUMBS 



^ 



« Je suis un honnête homme, dit-il, — je veux 
dire que j'approuve la plupart de mes actions. » 

Raisonnement de la bête. 

Il est naturel de lécher la main qui donne à 
manger ; qui a donné à manger ; — qui donnera 
à manger ; — qui peut-être donnerait à manger... 
Si on la mangeait cette main ? Si... Et quoi de 
plus naturel aussi ? N'est-ce pas la même chose ? 
— Viande pour viande. 



Je trouve indigne de vouloir que les autres soient 
de notre avis. 

Le prosélytisme m'étonne. 

Répandre sa pensée ? 

Répandre — sa pensée — sans les reprises, sans 
l'absurde qui la nourrit, la baigne, — sans ses 
conditions... 

Répandre ce que je vois faux, incertain, incom- 
plet — verbal ; ce que je ne supporte qu'à force de 
retouches, d'astérisques, de parenthèses et de sou- 

93 



TEL QUEL 

lignements ; — à force de retouches possibles, de 
reprises à date non certaine... 

Et par un autre côté — répandre mon meil- 
leur... 

Ou bien : commençant de parler avec chaleur 
et lumière — tout à coup, au son réfléchi de ma 
parole, — en entendre la faiblesse, l'absurdité 
brusquement accusée — et alors m'interrompre 
ou... poursuivre. Me mentir ou me rétracter ?... 

— Comment peuvent-ils supporter de rester 
dans leur opinion aussitôt qu'elle sonne, et devient 
distincte de ce qui crée ?, 



-sîr 



Etrange folie de communiquer — 

Communiquer sa maladie ! — son opinion — 
communiquer la vie. 

Nos « opinions », nos « convictions » ne sont 
que nos cruelles nécessités. Notre nature veut que 
nous pensions quelque chose sur tous les sujets. La 
constitution politique nous y oblige. Dieu nous 
contraint de prononcer sur son existence et ses 
qualités. 

Notre nature exigeant que nous répondions â 
toutes les questions qu'elle nous fait croire qui 
nous sont posées ; elle veut aussi que nos réponses 

9.4 



RHUMBS 

nous soient chères comme venant de nous. Le 
contraire serait plus sensé 



^ 



Quoi, se disait peut-être un homme de génie, — 
je suis donc une curiosité... Et ce qui me paraît si 
naturel, cette image échappée, cette évidence im- 
médiate, ce mot qui ne m'a rien coûté, cet amuse- 
ment éphémère de mes yeux intérieurs, de ma 
secrète oreille, de mes heures, et ces accidents de 
pensée ou de parole... me font un monstre ? — 
Etrangeté de mon étrangeté. Ne scrais-je qu'un 
objet rare ? Et donc, sans que rien en moi fût 
changé, il suffirait que j'eusse cent mille semblables 
pour que je sois rendu imperceptible... S'il y en 
avait un million, je serais enfin quelque sot... Ma 
valeur tomberait au millionième... 



^ 



Ce n'est le nouveau ni le génie qui me sédui- 
sent, — mais la possession de soi. — Et elle 
revient à se douer du plus grand nombre de 
moyens d'expression, pour atteindre et saisir ce 
Soi et n'en pas laisser perdre les puissances natives, 
faute d'organes pour les servir, 

95 



iC.EL QUEL 



Rêve. — J'étais ce que je veux être, et je mou- 
rais de gêne. 

J étais ce que je veux être et je mourais de l'être. 



7^ 



Qui t'a torturé ? Où est enfin cette cause de 
douleurs et de cris ? Qui t'a mordu si avant, qui 
pesa sur 'toi-même confondu à ta chair comme le 
feu coïncide avec le charbon, qui te tordit et tordit 
en toi tout l'ordre du monde, toutes idées, le ciel, 
les actes et les moindres distractions ? 

Est-ce un monstre, un dominateur sans pitié, un 
tout-puissant connaisseur des ressources de l'hor- 
reur et de ta géographie nerveuse ? 

C'est un petit objet, une petite pierre, une dent 
gâtée. Il t'a fait chanter tout entier, comme le sif- 
flet ajusté sur le cours de la vapeur. 

Chanson. 

Il n'est peine si grande j 

Qu'un rien ne suspende 
Pour un rien de temps. 

96 



RHUMBS 



lîr 



Revenir à soi, — c'est revenir au reste. C'est 
exactement revenir à ce qui n'est pas soi. 

Au moment de la jouissance, de l'entrée iti 
bonis ; à la mort du désir ; et quand s'ouvre la 
succession de l'idéal, se fait une oscillation, une 
balance entre le plaisir de mettre la main sur le 
réel et le déplaisir de trouver ce réel moins réel 
qu'on ne le faisait et moins délicieux que sa figure. 

Je dispose de ce bien, et il est comme je pensais. 

Mais il y manque pourtant quelque chose. — 
Son absence — cette force de se faire imaginer. 



Notre insuffisance d'esprit est précisément le 
domaine des puissances du hasard, des dieux et du 
destin. 

Si nous avions réponse à tout — j'entends : 
réponse exacte — ces puissances n'existeraient 
point. 

Mais nos réponses justes sont rarissimes. La plu- 
part sont faibles ou nulles. Nous le sentons si bien 

92 



TEL QUEL 

que nous nous tournons à la fin contre nos ques- 
tions. C'est par quoi il faut au contraire commen- 
cer. Il faut former en soi une question antérieure 
à toutes les autres, et qui leur demande à chacune 
ce qu'elle vaut. 

Pas d'insensibilité aux compliments. Nul n'y 
échappe, hormis l'homme souffrant. 

La plante humaine semble s'épanouir sous les 
louanges. On voit l'immonde fleur s'ouvrir, et le 
feuillage frissonner. C'est une chatouille profonde, 
que certains pratiquent avec légèreté. Elle agit 
même sur l'homme averti et le dispose bien, si 
l'opérateur est assez habile et indirect. 

L'homme averti ressent une révolte d'être ma- 
nié et d'obéir à cette volupté, comme le corps ferait 
aux actes lents d'une savante courtisane. Mais cette 
révolte même est un doux mouvement d'orgueil 
qui procède du sentiment de mériter toujours 
louange plus grande que toute louange donnée. 

Et par ce mouvement, l'amour de soi ne fait 
que se 'transformer en soi-même. 

Conspiration. On voudrait unir entre eux tous 
ceux pour qui l'on pense, et auxquels nous offrons 

98 



RHUMBS 

en nous-mêmes nos meilleures pensées. Une œuvre 
devrait être le monument d'une telle union. 



^ 



La plus grande gloire imaginable est une gloire 
qui demeurera toujours ignorée de celui qui l'ob- 
tient. 

Elle est. d'être invoqué secrètement, d'être ima- 
giné et placé par un inconnu dans ses pensées les 
plus mystérieuses pour lui servir de témoin, de 
juge, de maître, de père et de contrainte sacrée. 
Voilà cette gloire mystique, et je sais qu'elle existe, 
pour l'avoir conférée à quelques-uns, dont même 
les vivants d'entre eux ne le purent soupçonner. 



Les médiocres esprits deviennent toujours plus 
habiles, ne cessant de parcourir leur médiocre lieu. 
Mais celui qui d'habile se fait gauche... voilà 
l'homme. - 

Je travaille savamment, longuement, avec des 
attentes infinies des moments les plus précieux ; 
avec des choix jamais achevés ; avec mon oreille, 
avec ma yision, avec ma mémoire, avec mon ar- 

99 



TEL QUEL 

deur, avec ma langueur ; je travaille mon travail, 
je passe par le désert, par l'abondance, par Sinaï, 
par Chanaan, par Capoue, je connais le temps du 
trop, et le temps de l'épuration, pour faire de mon 
mieux quelque chose dont je sais que ce sera rien, 
sujet d'ennui, d'oubli, d'incompréhension, et qui 
me déplaira, me blessera demain, — car je serai 
demain nécessairement inférieur ou supérieur à 
celui d'aujourd'hui qui jait de son mieux. 

Je vaux par ce qui me manque, car j'ai la 
science nette et profonde de ce qui me manque ; 
et comme ce n'est pas peu de chose, cela me fait 
une grande science. 

J'ai essayé de me faire ce qui me manquait. 



lîr 



J'aime la pensée comme d'autres aiment le nu, 
qu'ils dessineraient toute leur vie. 

Je la regarde ce qu'il y a de plus nu ; comme 
un être tout vie — c'est-à-dire dont on peut voir 
la vie des parties et celle du tout. 

La vie des parties de l'être vivant déborde la vie 
de cet être. Mes éléments, même ceux de mon 
esprit, sont plus antiques que moi. — Mes mots 
viennent de loin. — Mes idées, de l'infini. Infini 
des combinaisons de cet ordre. 



ÎQ0 



RHUMBS 



^ 



Le plus beau serait de penser dans une forme 
qu'on aurait inventée. 



Qu'il est rare de penser à fond sans soupirer. 
A l'extrême de toute pensée est un soupir. 



Ce que l'on regrette de la vie, c'est ce qu'elle 
n'a pas donné — et jamais n'aurait donné. Apaise- 
toi. 



fOl 



AUTRES RHUMBS 



RÊVES 



Rêve. 

Éveillé, mon esprit tout à coup abandonne le» 
choses voisines et se met à bâtir dans le monde où 
les constructions ne coûtent rien, ou presque rien. 
Une grande activité se remarque dans le demi- 
univers réservé aux combinaisons et fabrications 
imaginaires. Mes désirs construisent et tendent à 
me faire ce qui me plaise exactement. Je renverse 
leurs projets. Je reprends ; je modifie, je perfec- 
tionne. 

Un grand bruit me précipite de là-haut. Je suis 
coupé en deux. Je me trouve tombé à la place 
même de mon corps. Je me perçois en deux per- 
sonnes incompatibles. Il se produit entre ces deux 
présences une oscillation symétrique de période 
inconnue. J'ai des intérêts dans deux mondes qui 
n'ont pas de communication entre eux. Je rêve ou 
je veille. Je vois ou je forme. Je vais de mes mains 
et de ma table, à mes structures et à mes chantiers 
d'excitation, et je reviens au réel... 

107 



TEL QUEL 

Peu à peu cette vie en partie double s'organise. 
L'oscillation du pendule Moi se ralentit. Je consens 
à être et à édifier, à peu près simultanément. Il y 
a quelque chose de changé. Je passe de l'état de 
perturbation alternante, de l'état « L'un ou 
l'autre » à l'état « L'un et l'autre ». J'ai créé un 
regard capable de deux mondes donnés. 

Si nous pouvions trouver de même un état ca- 
pable de la veille et du véritable rêve, de belles 
observations deviendraient possibles... 

Rêve. 

Il y a quelque trente ans, j'ai fait ce rêve : 

Je me trouvais sur un quai, à Rouen, vers la fin 
du jour. Une ardente et tendre lumière rose sur le 
fleuve, sur les pierres, sur les arêtes, les passerelles, 
les renflements et les saillies des navires à l'ancre. 

Mais une seule chose m'importait. 

Il y avait à dix pas de moi une petite montagne 
de houille. Il en émanait une puissance, une vertu 
indéfinissable que je sentais étrangement peser sur 
moi. 

Je me sentais attiré, paralysé, contraint à une 
contemplation, et comme intérieurement orienté 
tout entier par cette ténébreuse et étincelantc 
masse. Ce tas noir, et de diamant noir, m'était 
comme la Montagne d'Aimant des Contes arabes. 

lo8 



'AUTRES RHUMBS 

Et quelque chose en moi nommait cet effet sin- 
gulier, sans le moindre doute. Quelque chose savait 
en moi d'une science certaine et immédiate que 
c'était là le Regard de Napoléon. 



^ 



IMUS 

Opéra de rêve. 

Une grosse lampe, couleur de perle et de rêve, 
émet une lueur ou musique toute suave. La lu- 
mière qui croît, ou l'harmonie qui s'enfle et se 
divise, éclaire ou crée peu à peu le spectacle. On 
découvre Imus assis devant une table. On le voit 
ou On est lui. Mieux on le distingue, plus on est 
lui. L'harmonie forme ou fait venir d'o« ne sait 
quel lointain une jeune servante blonde et pleine 
de grâce. Elle vient près d'Imus, s'accoude, puis 
s'assied à demi à côté de lui, sur le vide, toute 
proche et claire. On ne voit point son visage 
connu, qui demeure détourné, chose abstraite ; et 
le sourire qu'0/2 sait qu'elle a existe dans toute la 
salle vague, à la manière d'un parfum. Mais son 
corps tiède, nuque et coude vivants, presse et 
s'impose, 

Z09 



TEL QUEL 

Ce contact est inexprimablement réel. Tout le 
monde perçoit par Imus qui est aussi tout le 
monde ; et Voti comprend, au contraire, que la 
vision de cette jeune fille n'est qu'une peinture et 
un pres'tige accessoire. 

Elle se tait indéfiniment, infiniment douce 
contre Imus ; mais l'étonnement de cette arrivée, 
de cette pose, de cette approche et de ce silence 
l'envahit, envahit la scène, la salle ou moi, comme 
les avait envahis le sourire ou le parfum. 

Ni parole, ni mouvements de cette fille ni de 
personne ne dissipent ni ne gênent ce trouble qui 
se développe dans Imus, et par la mystérieuse 
action de présence d'Imus, en tout le monde ou en 
moi. Ce charme de contact s'élève dans la chair, 
dans le cœur, dans la présence humaine réelle 
cachée, rend la lumière et la musicale rumeur plus 
faibles et plus tendres, répand une chaleur sourde 
et trop douce, change les projets, les devoirs, obs- 
curcit les prudences permanentes, éclaire une pente 
unique. Un rideau de moins en moins transparent 
coule sur le reste du monde, avec un bruit continu 
qui cause un extrême délice et un malaise extrême 
indivisibles. 



Rêve. Rapport de mer. 

On est en mer, couchés dans un cadre ; deux 

no 



'AUTRES RHUMBS 

corps en un seul ; étroitement unis, et il y a doute 
si Von est un ou deux, à cause de ce resserrement 
dans le lit exigu de la cabine. L'être simple et 
double est en proie à une tristesse infinie. Il y a 
une douleur et une tendresse sans cause et sans 
bornes avec lui. Un vent de tempête souffle dans 
la nuit extérieure. Le navire roule et geint affreu- 
sement. L'être à l'être se cramponne et on perçoit 
le battement d'angoisse d'un cœur unique, les 
coups sourds de la machine qui cogne et lutte 
contre la mer, les chocs rythmés, et de plus en plus 
durs et violents, de cette mer démontée contre la 
coque. 

La terreur, le danger, la tendresse, l'angoisse, le 
roulis, la puissance des ondes croissent jusqu'à un 
certain point de rupture. 

Enfin la catastrophe se déclare. Le hublot cède 
à la mer ; la paroi même s'entr 'ouvre et vomit 
l'eau formidable. 

Je m'éveille. Mon visage est baigné de larmes. 
Elles ont coulé sur mes joues, jusques à mes lèvres, 
et ma première impression est le goût de ce sel, 
qui sans doute a créé tout à l'heure cette combinai- 
son désespérée de tendresse, de tristesse et de mer. 

Remarque. 

On observera que j'ai souligne plusieurs fois 



TEL QUEL 

.dans ce petit « rapport de mer » le mot : On. J'ai 
remarqué assez souvent l'importance, la nécessité 
d'emploi, — de ce pronom dans le récit que nous 
nous faisons des rêves. Ces récits sont toujours sus- 
pects. Nous ne connaissons nos propres rêves que 
dans une traduction que nous en donne le réveil, 
— dans un état qui est incompatible avec eux. Je 
crois que nous ne pouvons absolument pas nous 
représenter toute V insignifiance essentielle des 
rêves, leur incohérence constitutive. Mais le texte 
de nos traductions naïves laisse parfois entrevoir 
les embarras et les hésitations du traducteur, ses 
écarts du langage qui convient aux choses de la 
veille. De telles perturbations de formes me font 
songer à ces petites inégalités, à ces anomalies 
par l'analyse desquelles les astronomes arrivent à 
déceler l'existence de corps invisibles... 

Le mot : On, que j'ai dû employer tient lieu 
d'un sujet indistinct, à la fois spectateur, auteur, 
auditeur, acteur, en qui le voir et le être vu, l'agir 
et le subir, sont réunis et même curieusement com- 
posés. Notre langage répugne à l'expression de ces 
possibilités psychiques si éloignées de nos habitudes 
de pensée utile. Mais peut-être trouverait-on, dans 
quelque dialecte de tribu australienne ou algon- 
quine, des termes et des formes plus variés, plus 
complexes, plus généraux, — et en somme plus 
savants <juc les nôtres, -- — pour traduire avec une 

113 



AUTRES RHU MBS 

approximation plus satisfaisante les informes et 
inhumains phénomènes du rêve. 

A t halte. 

Madame T, a perdu sa nièce il y a quelques 
mois. 

Elle a fait ce rêve : que se trouvant dans son 
salon où elle prend le thé avec une amie, entre sou- 
dain la nièce morte. 

Avec surprise et joie elle se lève pour l'accueil- 
lir. La dame qui était là regarde, se dresse et s'ét/a- 
notiit. La morte embrasse sa tante. Ensuite, elle la 
saisit par la taille et fait mine de la vouloir enlever 
en l'air. 

Mais la rêveuse, le Moi de ce rêve, ne se trouve 
saisie que par un corps qui se fluidifie, se fond, 
s'afïaisse. A ses pieds il n'y a aussitôt qu'une loque 
innommable, une robe morte, — et tout ce qu'il 
faut pour se réveiller en pleine horreur. 

Remarque. 

Dans certaines dispositions, on trouve extraordi- 
nairement beaux des vers, qui au bout de quelques 
heures, ou de quelques instants, sont reconnus 
détestables. C'est qu'on a rêvé. 

Si le poète était vraiment un rêveur, comme 



TEL QUEL 

une légende toute moderne le prétend, il est à 
parier qu'il ne pourrait jamais se relire sans gémir. 

Il me souvient d'avoir été excessivement peiné, 
pendant toute une matinée, de ne pouvoir retrou- 
ver quelques vers entendus en rêve, et qui me lais- 
saient le sentiment d'une beauté incomparable, 
comme infinie, singulière et impersonnelle. J'ex- 
prime ceci comme je puis. 

Mais je me consolai doucement et progressive- 
ment, par une sorte d'analyse de plus en plus fine 
et serrée, me démontrant que ces beaux vers ne 
devaient et ne pouvaient être qu'un balbutiement 
insignifiant, une syllabisation quelconque, plus 
une impression de merveille inouïe... Pure coïnci- 
dence, ou coïncidence non substantielle, d'un bal- 
butiement local et perdu, avec le sentiment sans 
objet d'un état d'enchantement. 

Le suicide est comparable au geste désespéré du 
rêveur pour rompre son cauchemar. Celui qui par 
effort se tire d'un mauvais sommeil, tue ; tue son 
rêve, se tue rêveur^ 



îifl 



POESIE PERDUE 



Cœur de la nuit. 

Nuit coupée, presque trop belle, mêlée de trop 
de noir et de lumières trop aiguës ; merveille de 
possession et d'absence, nuit toute en écarts admi- 
rables ; pas un instant qui ne soit tout ou rien. 

Au sein de la nuit, au centre de la nuit. 

Le réveil de l'esprit bien opposé à la substance 
de la nuit : 

Remarquablement seul, distinct, reposé. 

Divisé de la nuit, divisant nettement ses puis- 
sances ! 

Alors les ténèbres l'illuminent 

Le silence lui parle de près. 

Alors, le corps sans poids dans le calme 

Se ressentant jusqu'aux extrêmes de ses mains, 
de ses pieds ; 

Et le langage tout présent, 

La mémoire toute présente, 

Tous les mouvements et opérations d'esprit 

Sensibles et visibles ; 



TEL QUEB 

IJes idoles bien rangées 

Sur tous les degrés, à tous les ordres, et classes 
ou catégories 

Sentir la connaissance même, et point d'objets... 

L'ouïe. 

Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est 
le silence. Ecoute ce qu'on entend lorsque rien ne 
se fait entendre. * 

II couvre tout, ce sable du silence. 

Je considère toute mon histoire, mes volontés 
et mes amours comme une ville d'autrefois, par la 
cendre ou le désert, ensevelie et effacée. 

Mais entends ce sifflement si pur, si seul, si loin, 
créateur d'espace, comme au plus profond, comme 
existant solitaire par soi-même. 

Plus rien. Ce rien est immense aux oreilles. 

Sifflet encore. Sifflet sinistre, simple, éternel, 
égal à lui-même ; filet éternel du temps, qui se 
perd dans l'univers de l'ouïe, consubstantiel à l'es- 
pace, coulant dans le sens de l'attente infinie, 
emplissant la sphère croissante du désir d'entendre. 



'AUTRES RHUMBS 



Les oiseaux. 

Oiseaux premiers. Naissent enfin ces petits cris. 
Vie et pluralité vivante au plus haut des cieux ! 

Petits cris d'oiseaux, menus coups de ciseaux, 
petits bruits de ciseaux dans la paix ! Mais quel 
silence à découdre ! 

Réversibilité. 

Quelle sorte de bonheur se baigne dans la 
fatigue ! Fatigue du repos, extension infinie, les 
bornes du monde ou du corps s'y composent. 

Je me confonds à la douce chaleur de ma 
couche. Tout est possible à l'homme qui se tourne 
et se retourne entre la veille et le sommeil. Il peut 
prendre à droite ou à gauche. Sa substance de 
hasards est toute chaude encore ; les songes sont 
tout prêts à servir. De l'autre côté, il voit ses forces 
et ses actes. 

Reprise. 

Roulements des roues premières. Des revenants 
laborieux toussent et causent dans la rue probable. 
Il doit y. avoir du soleil frais sur les ordures. 

fi9 



TEL QUEL 

O vie, ô peinture sur ténèbres ! 

Belle matinée, tu es peinte sur la nuit. 

Matin délicieux, qui te peins sur la nuit. 

Ces hirondelles se meuvent comme un son 
meurt. 

Si haut vole l'oiseau que le regard s'élève à la 
source des larmes. 



MATIN 

Réveîl. 

Au réveil, si douce la lumière et beau ce bleu 
vivant ! 

Le mot « Pur » ouvre mes lèvres. 

Tel est- le nom que je te donne. 

Ici, unies au jour qui jamais ne fut encore, les 
parfaites pensées qui jamais ne seront. En germe, 
éternellement germe, le plus haut degré univer- 
sel d'existence et d'action. 

Le Tout est un germe — le Tout ressenti sans 
parties — le Tout qui s'éveille et s'ébauche dans 
l'or, et que nulle affection particulière ne corrompt 
encore. 

Je nais de toutes parts, au loin de ce Même, en 

120 



AUTRES RHUMBS 

tout point où étincelle la lumière, sur ce bord, sur 
ce pli, sur le fil de ce fil, dans ce bloc d'eau lim- 
pide. Tu n'es encore et sans peine qu'un effet déli- 
cieux de lumière et de rumeur, merveille de feu, 
de soie, de vapeur et d'ardoise, ensemble de bruits 
simples confondus, dorure et murmures, matin. 



^ 



Que ne puis-je retarder d'être moi, paresser dans 
l'état universel ? 

Pourquoi, ce matin, me choisirais-je ? Qu'est-ce 
qui m'oblige à reprendre mes biens et mes maux ? 
Si je laissais mon nom, mes vérités, mes coutumes 
et mes chaînes comme rêves de la nuit, comme 
celui qui veut disparaître et faire peau neuve, aban- 
donne soigneusement au bord de la mer, ses vête- 
ments et ses papiers ? 

N'est-ce point à présent la leçon des rêves et 
l'exhortation du réveil ? Et k matin d'été, k ma- 
tin, n'est-il le moment et k conseil impérieux de 
ne point ressembler à soi-même ? Le sommeil a 
brouillé le jeu, battu les cartes ; et les songes ont 
tout mêlé, tout remis en question... 

Au réveil il y a un temps de naissance, une nais- 
sance de toutes choses avant que quelqu'une n'ait 
lieu. II y a une nudité avant que l'on se re-vêtissc. 



121 



TEL QUEL 



L'âme boit aux sources une gorgée de liberté et 
de commencement sans conditions. 

Cet azur est une Certitude. Ce Soleil qui paraît 
et fait sonner pour soi de toutes parts le branle- 
bas et les honneurs, qui fait chanter une feuille et 
étinceler tout le pont, tous les cuivres de la mer, il 
s'annonce et monte comme un juge, il évoque les 
pâles erreurs à son tribunal; il condamne les 
songes ; il dissipe les croyances de la nuit, il casse 
les jugements de la terreur ; il rassure ou menace 
toute chose mentale... Que de pensées se cachent 
aussitôt, et que de procédures de l'esprit sont sans 
retard frappées de nullité i 



ii 



ARBRE 



L'arbre chante comme roiseau. 
Tout à coup, coup de vent. — Vent brusque. 
Cela vient, s'apaise, revient comme vagues. 
Le vent donne au grand arbre une multitude de 

t2a 



AUTRES RHUMBS 

pensées, le surprend, le trouble, l'attaque en tous 
points, l'ébranlé. Le revêt de l'envers de ses mil- 
liers de feuilles nombreuses. L'épouse, le change 
en rumeur qui grandit et s'afïaiblit et le change en 
ruisseau perdu. 

Ceci donne pur rêve du ruisseau. 

L'arbre rêve d'être ruisseau ; 

L'arbre rêve dans l'air d'être une source vive... 

Et de proche en proche, se change en poésie, en 
un vers pur... 

J'analyse et épouse le frissonnement des petites 
feuilles de l'arbre immense qui vit dans ma fenêtre. 
Cela commence et finit. L'arbre calmé, je cherche 
et trouve encore une petite feuille qui oscille. 

Reprise maintenant, reprise accélérée. Ce sont 
sextuples croches, trilles insoutenables. Nous voici 
à l'extrême de l'aigu. C'est un prurit, un ultra-vif, 
une fohe de fréquence, un délire d'excitation qui 
gagne les masses centrales et menace l'énorme vie. 

Il y a une combinaison harmonique visible de la 
vibration affolée de la feuille avec celles de la 
tigelle, du rameau, puis de la branche mère et de 
la grosse branche aïeule. La plus grosse lourde- 
ment, lentement, se balance et ses parties de plus 
en plus fines et. frêles oscillent, palpitent, scintil- 
lent, 

Ï23 



TEL QUEL 

Le mouvement gagne du front vers le sol. 
Un amortissement délicieux achève la crise et la 
leçon de poésie. 



OISEAUX CHANTEURS 



L'oiseau crie ou chante ; et la voix semble être a 
l'oiseau d'une valeur assez différente de la valeur 
qu'elle a chez les autres bêtes criantes ou hurlantes. 

L'oiseau seul et l'homme ont le chant. 

Je ne veux seulement la mélodie, mais encore ce 
que la mélodie a de libre et qui dépasse le besoin. 

Le cri des animaux est significatif ; il les dé- 
charge de je ne sais quel excès de peine ou de 
puissance, et rien de plus. 

Le braiement de l'âne, le mugissement du tau- 
reau, l'aboi du chien, le cri du cerf qui rait ou 
brame, ils ne disent que leur état, leur faim, leur 
rut, leur mal, leur impatience. Ce sont des voix 
qui naissent de ce qui est ; nous les entendons aisé- 
ment et possédons leurs pareilles. 

Mais comme il s'élève et se joue dans l'espace, 
et a pouvoir de choisir triplement ses chemins, de 
tracer entre deux points une infinité de courbes 

9:24 



AUTRES RHUMBS 

ailées, et comme il prévoit de plus haut et vole où 
il veut, ainsi l'Oiseau, jusque dans sa voix, est plus 
libre de ce qui le touche. 

Chant et mobilité, un peu moins étroitement 
ordonnés par la circonstance qu'ils ne le sont chez 
la plupart des vivants. 



"k 



MATIN 



Matin. Pluie d'une aurore mclée. 

Je regarde cette pluie rapide. C'est toute ma 
peau qui la voit. 

Par le moyen des nues, le caprice du vent 
change en deux ou trois minutes la face du champ 
de la mer. La couleur du soleil et celle de la nuit se 
mêlent et se succèdent. Une partie de la côte est 
nette et sombre ; l'autre toute fondue et vague- 
ment écrasée dans l'humide substance de la vue. 
Douces formes roses indistinctes. 

Les mutations rapides font penser à celles d'une 
âme très impressionnable ; elle sourit encore à une 
idée, que la dure volonté et la tristesse instantanée 
sont déjà maîtresses de presque toute elle-même. 

125 



TEL QUEL 

Tout ce regard me peint les fluctuations, les 
invasions et désertions de l'âme par les lumières 
et les ombres des idées. 

La vitesse de ces changements visibles est de 
l'ordre de grandeur de celle de l'âme. Le mouve- 
ment d'un développement musical pourrait suivre 
celle-ci très exactement. 



ii 



REPRISE 



De l'horizon fumé et doré, la mer peu à peu se 

démêle ; et des montagnes rougissantes, des cieux 
doux et déserts, de la confusion des feuillages, des 
murs, des toits et des vapeurs, et de ce monde 
enfin qui se réchauffe et se résume d'un regard, 
golfe, campagne, aurore, feux charmants, mes 
yeux à regret se retirent et redeviennent les esclaves 
de la table. Tout un autre monde, un tout autre 
monde existe, le monde des signes sur la table ! — 
Que le travail soit avec nous ! Quel étrange resser- 
rement de vision, quelle parenthèse dans l'espace, 

£26 



'AUTRES RHUMBS 

quel aparté dans l'univers que cette page toute 
attaquée d'écriture, brouillée de barres et de sur- 
charges I J'y vois des lignes entre des lignes, et 
l'infini des approximations successives est comme 
esquissé sur le papier. C'est ici que l'esprit à soi- 
même s'enchaîne. Les dons, les fautes, les repen- 
tirs, les rechutes, n'est-ce point sur ce feuillet voué 
aux flammes tout l'homme moral qui apparaît ? Il 
s'est essayé, il s'est enivré, il s'est déchargé, il s'est 
fait horreur, il s'est mutilé, il se reprend, il se 
chérit, et il s'adore. 



O 



Esprit. Attente pure. Éternel suspens, menace 
de tout ce que je désire. Épée qui peut jaillir d'un 
nuage, combien je ressens V imminence ! Une idée 
inconnue est encore dans le pli et le souci de mon 
front. Je suis encore distinct de toute pensée ; éga- 
lement éloigné de tous les mots, de toutes les 
formes qui sont en moi. Mon œil fixé reflète un 
objet sans vie ; mon oreille n'entend point ce 
qu'elle entend. O ma présence sans visage, quel 
regard que ton regard sans choses et sans per- 



TEL QUEL 

sonne, quelle puissance que cette puissance indéfi- 
nissable comme la puissance qui est dans l'air 
avant l'orage ! Je ne sais ce qui se prépare. Je suis 
amour, et soif, et point de nom. Car il n'y a point 
d'homme dans l'homme, et point de moi dans le 
moi. Mais il y aura un acte sans être, un effet sans 
cause, un accident qui est ma substance. L'événe- 
ment qui n'a de figure ni de durée, attaque toute 
figure et toute durée. Il fait visibles les invisibles et 
rend invisibles les visibles. Il consume ce qui l'at- 
tire, il illumine ce qu'il brise... Me voici, je suis 
prêt. Frappe. Me voici, l'œil secret fixé sur le point 
aveugle de mon attente... C'est là qu'un événe- 
ment essentiel quelquefois éclate et me crée. 



128 



MERS 



INSCRIPTION SUR LA MEK 



LA SEULE INTACTE, ET LA PLUS ANCIENNE CHOSE DU 

GLOBE, 
TOUT CE qu'elle TOUCHE EST RUINE ; 
TOUT CE qu'elle ABANDONNE EST NOUVEAUTÉ ; 
CELLE QUI SE RESSAISIT ENTRE DEUX FOIS QU'eLLE SE 

DONNE, 
ELLE SE DONNE ET SE RETIRE AMEREMENT. 

Vagues. 

Le vent strie la grande vague de petites vagues 
obliques. La peau de la grande houle fondamen- 
tale est ridée régulièrement par la cause superfi- 
cielle de la brise, qui irrite légèrement la surface ; 
et la puissante forme roulante de provenance loin- 
taine se complique, devient une masse à facettes, 
une figure solide cristalline en transformation in- 
cessante, d'où émane la rumeur d'une matière en 
ébuUition par l'infinie quantité de cris intimes, de 



TEL QUEL 

déchirements et froissements, de plissements et de 
mélanges entre les eaux. 

Tîr 

Remarque. 

La quantité n'est rien pour l'esprit. Elle est tout 
pour le sens. Rien pour l'esprit ; le géomètre 
l'ignore et l'absorbe dans les formes qu'il enfante. 

Mais le sens, mais l'oreille, mais l'œil, mais 
l'âme sensitive sont excités, exaltés, écrasés par 
cette éternelle répétition. 

L'esprit abhorre le retour innombrable, et voici 
toute une journée que les vagues qui vont périr le 
saluent.» 



UN PHENOMENE 



26 septembre. 

Coucher du soleil. Ciel pur, le disque orange est 
tangent à l'horizon. 

Les personnes qui sont sur la plage se taisent 
sans savoir pourquoi. Silence de trois minutes. 

Impression de solennité de ce passage. Il y a une 
sensation d'exécution capitale dans la profondeur 

1^2 



'AUTRES RHUMBS 

implicite de cette durée. La tête de ce jour lente- 
ment tombe. 

Le disque est bu. Quand il disparaît net, un 
enfant crie : Ça y est ! Chacun semble frappé 
d'avoir vu l'un de ses jours décapité devant soi. 

Je garde quelque temps dans le regard la pré- 
sence restante de ce mouvement prodigieux. Je res- 
sens fortement l'impression de nécessité, de ri- 
gueur, d'horaire inflexible, de puissance inerte pré- 
cise. 

L'étrange situation du vivant, l'énorme inéga- 
lité de grandeur, différence de nature, de durée, 
qui existe visiblement entre les deux présents et 
composants de l'instant, la sensation immédiate 
d'une formidable hiérarchie d'importance s'impo- 
sent à la pensée et subsistent quelque peu dans sa 
substance impressionnable, comme l'image trop 
intense persiste et se meurt dans l'œil, par degrés 
de couleurs opposées. Ainsi la pensée répond, ou 
semble répondre, à ces trop fortes visions de 
« nature » par des répliques pâles et nobles, par le 
développement de contrastes connus. Elle invoque 
sa valeur propre, la transcendance de la faculté de 
connaître, et ne s'avise point du naïf automatisme 
de ces ripostes. Émettre le contraire, ce peut être 
suffisant pour se défendre, mais rien de plus que 
suffisant. 

Il fallait bien que la pensée se défendît de cette 



TEL QUEL 

chose contemplée. Sa quantité de vie et de connais- 
sance entièrement soumise au mouvement de 
corps, son existence et sa mort apparues entraînées 
comme une étoile courant dans le champ d'une 
lunette fixe ; la suppression de son être, vue et 
infligée comme conséquence directe et minime des 
exigences de l'horaire ; toutes choses humaines 
déprimées, dépréciées, annulées au moment de ce 
frôlement de l'âme par l'astre, la dépendance sans 
contre-partie... Je laisse ma phrase en suspens. Je 
voulais précisément dire que tous ces sujets ne sup- 
portent point à^ attributs... 

La mer à présent semble porter flottante et cla* 
potante toute une verrerie verte et violette. L'en- 
fant de tout à l'heure dévore un croûton poudré 
de sable que je sens crier sous mes dents. 



Sables. 

De la mer Occane. 

Mer-Océan. 

La grande forme qui vient d'Amérique avec son 
beau creux et sa sereine rondeur trouve enfin le 
socle, l'escarpe, la barre. 

La molécule brise sa chaîne. Les cavaliers blancs 
sautent par delà eux-mêmes. 

L'écume ici forme des bancs très durables, qui 

134 



AUTRES RHUMBS 

figurent un petit mur de bulles, irisé, sale, crcvard, 
le long du plus haut flot. 

Le vent chasse des chats et des moutons né& de 
:ette matière, les souffle et les fait courir le plus 
drôlement du monde vers les dunes, comme 
effrayés par la mer. Cette écume est autre chose 
que de l'eau battue. Émulsionsale de silice et de sel. 

Quant à l'écume fraîche et vierge, elle est d'une 
douceur étrange aux pieds. C'est un lait tout 
gazeux, aéré, tiède, qui vient à vous avec une vio- 
lence voluptueuse, inonde les pieds, les chevilles, 
les faire boire, les lave et redescend sur eux, avec 
une voix qui abandonne le rivage et se retire, tan- 
dis que ma statue s'enfonce un peu dans le sable et 
que l'âme qui écoute cette immense et fine mU" 
sique infiniment petite s'apaise ti la suit. 

ir 

Même sujet. 

Grande mer à la Mer Sauvage. Jamais vagues 
plus hautes, plus massives, plus pétries, et pétris- 
santes ; plus écumantes. Sur le bord, à distance des 
plus hautes eaux, une barrière d'écume persistante, 
figée, dont Iç vent arrache des lambeaux gros 
comme un chat qu'il fait courir sur la pente de 
sable uni, c't qu'il roule vers les dunes. Ils ont l'air 
d'animaux. Cette gelée boursouflée est jaunâtre, 
gluante, composée de silice et d'eau salée. 

135 



TEL QUEL 

Effet écrasant de cette bourrade indéfiniment 
prolongée. Le paroxysme apparent, durable, et 
inépuisable. Ennui, sommeil, provoqués par cette 
sublime action non vivante, cette colère apparente, 
ce soulèvement et ce choc de choses mortes, cette 
insurrection de l'inerte. 

Rochers. 

Les uns sont noirs ; les autres, d*argent ; 
d'autres, roses de chair. 

Les uns luisants et cubiques, aux arêtes mousses 
et douces. Les autres, à cassures aigres et nettes, ou 
à feuillets épais et déchiquetés. Il en est d'informes 
et de grossiers, et il en est de particuliers comme 
des personnes. Chacun sa nature, sa figure, son 
histoire. Sa figure est son histoire. 

Je m'avance dans ce chaos au bruit de la mer. 

C'est une danse étrange, ou peut-être tout le 
contraire d'une danse, que ce cheminement assu- 
jetti à un sol qui n'a point de loi. Le corps ne peut 
rien prévoir, chaque pas est une invention spéciale 
de l'œil et de l'instant. Nul pas ne ressemble à 
l'autre ; aucun n'a l'amplitude, la figure, la dyna- 
mique du précédent. Point d'habitude ici. Nulle 
séparation possible de l'esclave et du maître. Ainsi, 
dans les temps difficiles, le pouvoir et le peuple se 
tiennent de tout près. 

Il6 



AUTRES RHUMBS 

J'observe toutefois une sorte de rythme, car, à 
travers les hauteurs et les profondeurs, en dépit de 
la suite irrégulière des sauts et des escalades, 
j'essaie de conserver une vitesse moyenne. Dans cet 
espace en eicaliers successifs et contrariés, il est dur 
et bon de se mouvoir. Tous les muscles travaillent, 
et travaillent à l'improviste ; il faut que le centre 
à chaque instant invente la figure de son homme 
et distribue diversement l'énergie. 

Il se joue un jeu d'échecs fort compliqué ; à 
chaque coup, le problème est autre ; et les pièces 
du jeu sont les images de la vue, les prévisions 
euclidiennes de déplacement, les divers groupes 
musculaires indépendants, et bien d'autres choses. 

Toutes les pensées qui ne sont point : atteindre 
la mer, ou qui ne s'y rapportent, qui ne se pour- 
raient traduire en économie de forces, en prévi- 
sions d'efforts, sont comme annulées ou détruites 
en germe. Ainsi en est-il dans le joueur absorbé. 

Tous ces calculs des sens et du squelette tou- 
chent à leur terme. Je vois l'écume entre d'énormes 
autels, des dés immenses, des tables renversées. 



Nage. 

Il me semble que je me retrouve et nac recon- 
naisse quand je reviens à cette eau universelle. Je 



TEL QUEL 

ii,e connais rien aux moissons, aux vendanges. 
Rien pour moi dans les Géorgiques. 

Mais se jeter dans la masse et le mouvement, 
agir jusqu'aux extrêmes, et de la nuque aux 
orteils ; se retourner dans cette pure et profonde 
substance ; boire et souffler la divine amertume, 
c'est pour mon être le jeu comparable à l'amour, 
l'action où tout mon corps se fait tout signes et 
tout forces, comme une main s'ouvre et se ferme, 
parle et agit. Ici, tout le corps se donne, se re- 
prend, se conçoit, se dépense et veut épuiser ses 
possibles, Il la brasse, il la veut saisir, étreindre, il 
devient fou de vie et de sa libre mobilité il l'aime, 
il la possède, il engendre avec elle mille étranges 
idées. Par clic, je suis l'homme que je veux être. 
Mon corps devient l'instrument direct de l'esprit, 
et cependant l'auteur de toutes ses idées. Tout 
s'éclaire pour moi. Je comprends à l'extrême ce 
que l'amour pourrait être. Excès du réel ! Les ca- 
resses sont connaissance. Les actes de l'amant 
seraient les modèles des œuvres. 

Donc, nage ! donne de la tête dans cette onde 
qui roule vers toi, avec toi, se rompt et te roule ! 



Pendaiit quelques instants, j*ai cru que je ne 
pourrais jamais ressortir de la mer. Elle me ic]^ 

138 



'AUTRES RHUMBS 

t, reprenait dans son repli irrésistible. Le retrait 
la vague énorme qui m'avait vomi sur le sable 
/alait le sable avec moi^ J'avais beau plonger mes 
as dans ce sable, il descendait avec tout mon 
rps. Comme je luttais encore un peu, une vague 
aucoup plus forte vint, qui me jeta comme une 
ave au bord doré de la région critique. 
Je marche enfin sur l'immense plage, frisson- 
nt et buvant le vent. C'est un coup de S. W. 
i prend les vagues par le travers, les frise, les 
)isse, les couvre d'écaillés, les charge d'un ré- 
m d'ondes secondaires qu'elles 'transportent de 
lorizon jusqu'à la barre de rupture et d'écume. 
Homme heureux aux pieds nus, je marche ivre 
marche sur le miroir sans cesse repoli par le 
►t infiniment mince. 

Psaume. 

La marche libre et vive chante de soi-même. Il 
t impossible de ne pas créer en marchant. Créer 
. marchant est aussi simple et naturel que d'avan- 
r dans la liberté apparente du rythme des mêm- 
es. Il ne faut pas fixer ces créations tout indi- 
duelles. J'ai fixé celle-ci c't quelques autres pour 
c servir de documents. 



m 



TEL QUEL 



COMME AU BORD DE LA MER... 



Comme au bord de la mer 

Sur le front de séparation, 

Sur la frontière pendulaire 

Le temps donne et retire. 

Assène, étale. 

Vomit, ravale. 

Livre et regrette, 

Touche, tombe, baise et gémi 

Et rentre à la masse, 

Rentre à la mère. 

Eternellement se ravise ! 

Sur le front battu de la mer 

Je m'abîme dans l'intervalle de deux lames... 

Ce temps à regret 

Fini, infini... 

Qu'enferme ce temps ? 

Quoi se resserre, quoi se rengorge ? 

Que mesure, et refuse, et me reprend ce temps ? 

Imposante impuissance de franchir, ô Vague ! 

La suite même de ton acte est se reprendre, 

Redescendre pour ne point rompre 

L'intégrité du corps de l'eau ! 

140 



'AUTRES RHUMBS 

Demeurer mer et ne point perdre 

La puissance du mouvement ! 

Il faut redescendre 

Grinçante, à regret, 

Se réduire et se recueillir, 

Se refondre au nombre immuable, 

Comme l'idée au corps retourne. 

Comme retombe la pensée 

Du point où sa cause secrète 

L'ayant osée et élevée. 

Elle ne peut toujours qu'elle ne s*en revienne 

A la présence pure et simple, 

A toutes choses moins elle-même, 

Quoi que ce soit non elle-même. 

Elle-même jamais longtemps, 

Jamais le temps 

Ni d'en finir avec toutes choses. 

Ni de commencer d'autres temps... 

Ce sera toujours pour une autre fois ! 

Pour la prochaine et pour l'autre fois, 

Une infinité de fois ! 

Un désordre de fois ! 



Entends indéfiniment, écoute 

Le chant de l'attente et le choc du temps. 

Le bercement constant du compte. 



TEL QUEL 

L'identité, la quantité, 

Et la voix d'ombre vaine et forte, 

La voix massive de la mer 

Se redire : Je gagne et perds, 

Je perds et gagne... 

Oh ! Jeter un temps hors du temps I 



Tir 



Plus que seul au bord de la mer, 
Je me livre comme une vague 
A la transmutation monotone 
De l'eau en eau 
Et de moi en moi. 

if 

Pèlerinage. 

Chapelle dans l'île C. 

... Ce fin fond d'église oh se passe quelque chose 
de non clair. Mystère, niaiserie ; rien ou miracle. 

Je sens un autre m'envahir. On me revêt d'un 
frisson primitif. Il y a un souffle sur ma chair, et 
je sens une horreur se feindre sur toute ma sur- 
face, hérissant la séparation du froid et du chaud. 

Le prêtre tenant le ciboire, portant de bouche 
en bouche la nourriture qui est énigme, invincible- 
ment me fait songer d'un énorme insecte d'or 

141 



'AUTRES RHUMBS 

qui féconde monotonement des files de femelles 
toujours renouvelées. Il visite avec une petite lu- 
mière vivante et tremblante toutes ces formes obs- 
cures disposées, qui s'ouvrent, sans doute, sur le 
point de son passage, reçoivent et se referment ; et, 
l'opercule clos, s'écrasent, s'anéantissent, font les 
mortes, se reprennent et s'en vont toutes changées, 
fermées, absorbées ; s'en vont silencieuses, resser- 
rées, sans regards, chacune avec son secret qui est 
le même pour toutes. 

Toutes jointes et rentrées en elles-mêmes. Je 
songe à cet animal marin très simple qui se re- 
tourne comme un gant, mettant le dedans dehors. 

De quoi donc ceci est-il le réflexe ? 

Quel est le dessein de détail, et quelles sont les 
figures, les durées, les connexions physiques de 
cette horreur et intimité sacrée ? 

Car je perçois moi-même et je constate en moi 
le passage de quelque onde fraîchissante qui se 
fait sensible sur mes épaules, comme si j'étais un 
brisant où la houle se heurte, blanchit, devient 
sonore, se signale. Je le sens, et l'observe sur ma 
chair, qui monte, existe, passe; je n'en fais point 
une idée, ne l'oppose ni ne l'attache à nulle idée. 
C'est un fait. Pour moi, un fait isolé... Est-ce là 
refuser la grâce ? 

Est-ce la Grâce, l'Esprit, l'intime Étranger ? 
Est-ce un effet composé du silence, des ombres, 

Ï43 



TEL QUEL 

du lieu et d'un moment présent tout pénétre 
de passé ? 

Je sors. Une brusque assemblée de brumes voile 
tout, hors les premières pointes, têtes de roches. 

Tout ce qui est affectif est obtus, pensai-je. Affec- 
tif est tout ce qui nous atteint par des voies sim- 
ples, au moyen d'organes qui n'ont les finesses 
ni les multiples coordonnées des organes spéciaux 
des sens. 

Mais nous essayons de comparer ces valeurs 
brutes, puissantes, indistinctes, aux connaissances 
nettes et aux perceptions organisées. Nous ne sa- 
vons y parvenir, nous sommes devant elles comme 
le géomètre devant des grandeurs irrationnelles ou 
transcendantes quand il s'essaie à traduire en nom- 
bre le continu. 



î^4 



LITTÉRATUEUB 



10 



Châtiment. 

... ET POUR TA PUNITION, TU FERAS 
DE TRES BELLES CHOSES. 

Voilà ce qu'un Dieu, qui n'est pas du tout 
Jéhovah, dit véritablement à l'homme, après la 
faute. 

l!r 

Leçon reçue de ce qu'on vient de donner. 

Travailler son ouvrage, c'est se familiariser avec 
lui, donc avec soi; et il y a quelque chose d'étrange 
dans cette éducation échangée avec ce qui vient 
de venir. 

Ainsi on instruit son fils, et il vous instruit. 



Une valeur littéraire, donc une richesse, peut 
être due à certaines lacunes dans un tempérament. 

Un piano se fait remarquer par l'oreille, grâce 
à l'absence de telles ou telles cordes. 



147 



T £ L QUEL 

Il fait voir très clairement que mon esprit s'en- 
richit de différences bien plus que de ressources 
positives importées. 

il dépend donc de moi, niveau autre. 

Parce que ton registre est incomplet, parce que 
tel ordre de pensées — tels moyens — telles émo- 
tions "te sont interdits ou inconnus, tu as fait œuvre 
qui m'enrichit. J'y trouve surprise et merveilles. 

C'est que l'esprit vit de différences, l'écart l'ex- 
cite ; le défaut l'illumine ; la plénitude le laisse 
inerte. 

Celui qui vient d'achever une oeuvre tend à 
se changer en celui capable de faire cette œuvre. 
Il réagit à la vue de son œuvre par la production 
en lui de l'auteur. — Et cet auteur est fiction. 



^ 



L'œuvre modifie l'auteur. 

A chacun des mouvements qui la tirent de lui, 
il subit une altération. Achevée, elle réagit encore 
une fois sur lui. Il se fait, par exemple, celui qui 
a été capable de l'engendrer. Il se reconstruit en 
quelque sorte un formateur de l'ensesible réalisé, 
qui est un mythe. 

248 



'AUTRES RHUMBS 

De même un enfant finit par donner à son père 
l'idée, et comme la forme et la figure de la pater- 
nité. 

L'objet de la littérature est indéterminé com^lC 
l'est celui de la ,vie. 

Créateur créé. 

Qui vient d'achever un long ouvrage, le voit 
former enfin un être qu'il n'avait pas voulu, qu'il 
n'a pas conçu, précisément puisqu'il l'a enfante, 
et ressent cette terrible humiliation de se sentir 
devenir le fils de son œuvre, de lui emprunter des 
traits irrécusables, une ressemblance, des manies, 
une borne, un miroir ; et ce qu'il a de pire dans le 
miroir, s'y voir limité, tel et tel. 



Hélas, dit ce grand artiste, cette œuvre que j'ai 
faite, cette œuvre qu'on dit admirable, qui excite 
les âmes autour de moi, celle dont on parle, que 
l'on porte aux nues, dont on interroge les beautés, 
je suis seul à n'en pas jouir ! 

J'en ai conçu le dessein, j'en ai étudié et exécuté 
toutes les parties. Mais l'effet instantané de l'en- 

149 



TEL QUEL 

semble, le choc, la découverte, la naissance finale 
du tout, l'émotion composée, tout ceci m'est re- 
fusé, tout ceci est pour les hommes qui ne connais- 
sent pas cet ouvrage, qui n'ont pas vécu avec lui, 
qui ne savent pas les lenteurs, les tâtonnements, 
les dégoûts, les hasards... mais qui voient seule- 
ment comme un magnifique dessein réalisé d'un 
coup. J'ai élevé pierre par pierre sur une monta- 
gne, une masse que je fais tomber d'un seul bloc 
sur eux. J'ai mis cinq ans, dix ans, à l'accumuler 
en détail sur la hauteur, et ils en reçoivent le choc 
d'un coup, dans un instant. 

L'art et l'ennui. 

Un lieu vide, un temps vide, sont insuppor- 
tables. 

L'ornement de ces vides naît de l'ennui — 
comme l'image des aliments naît du vide de l'esto- 
mac. — Comme l'action naît de l'inaction et 
comme le cheval piafîe, et le souvenir naît, dans 
l'intervalle des actes, et le rêve. 

La fatigue des sens crée. — Le vide crée. Les 
ténèbres créent. Le silence crée. L'incident crée. 
Tout crée, excepté celui qui signe et endosse l'œu- 
vre. 

L'objet d'art, excrément précieux comme tant 

150 



'AUTRES RHUMBS 

d'excréments et de déchets le sont : l'encens, la 

myrrhe, l'ambre gris... 

'Avis. 

Nous sommes tous voués à devenir ennuyeux. 

Tout n'est pas faux dans ce qui fut abandonné. 
Tout n'est pas vrai dans ce qui se révèle. 

Une certaine époque arrive à un art A, par des 
considérations C. L'époque suivante s'attaque à 
A par des considérations C'. 

Or, en général, les considérations C n'ont rien 
perdu de leur valeur — et l'époque N° 3 ou N° 4 
le fera bien voir. 

Chef-d'œuvre, merveilleuse machine à faire me- 
surer toute la distance et la hauteur entre un bref 
temps et une très longue élaboration, entre un coup 
heureux et des milliards d'issues quelconques ; en- 
tre un Moi artificiellement porté à la plus haute 
puisancc et un Moi au zéro ; entre ce qu'il faut 

î5^ 



TEL QUEL 

pour faire un ouvrage, et ce qui dans un coup 
d'oeil, dans un contact, est donné. 

Perfection, pureté, profondeur, délice, ravisse- 
ment qui se renforce soi-même. 

Le Roman du Roman. 

Un Romancier me disait qu'à peine ses person- 
nages nés et nommés "dans son esprit, ils vivaient 
en lui à leur guise ; ils le réduisaient à subir leurs 
desseins et à considérer leurs actes. Ils lui emprun- 
taient ses forces, et sans doute, ses gesticulations et 
les machines de sa voix (qu'ils devaient se passer 
de l'un à l'autre, cependant qu'il marchait à grands 
pas, en proie aux sentiments de quelqu'un de ces 
êtres de lettres). 

J'ai trouvé admirable et commode que l'on 
puisse faire faire de la sorte la substance de ses livres 
par des créatures qu'il suffît d'un instant pour ap- 
peler, toutes vivantes et libres, à jouer devant vous 
le rôle qu'elles veulent. 

J'en ai conclu aussi que la sensation de l'arbi- 
traire n'était pas une sensation de romancier... 



Rien de plus littéraire que d'omettre l'essentiel. 



AUTRES RHUMBS 

On a écrit nombre de « Don Juan ». 

On a écrit mille et trois fois sur Don Juan. 
Mais je ne sache pas que l'on ait jamais songé à 
se demander (ou à inventer) les causes possibles de 
tant d'heureux succès in eroticis. 

On ne parle jamais de l'expert et du praticien 
qu'il dut être, dans une carrière qui exige des dons 
naturels, sans doute, mais aussi de l'intelligence, 
de l'art, — et en somme, — du travail. 

Don Juan non seulement séduisait, mais ne dé- 
cevait point; et (ce qui est bien autre chose que de 
séduire), il laissait désespérées les femmes après soi. 
C'est là le point. 



Mon exigence est ma ressource. 

La raison veut que le poète préfère la rime à la 
raison. 

Poéde. 

Je cherche un mot {dit le pocté) un mot qui soit : 

féminin, 

de deux syllabes, 

contenant P ou F, 



TEL QUEL 

terminé par une muette, 

et synonyme de brisure, désagrégation; 

et pas savant, pas rare. 

Six conditions — au moins ! 



^ 



Note : Si quelqu'un écrivait véritablement pour 
soi, il lui suffirait d'inventer ce mot que six condi- 
tions définissent. On prouve par l'absence de mots 
inventés, que nul n'écrit pour soi seul, ne convient 
avec soi seul de parler son langage propre. 



Un. poème épique est un poème qui peut se ra- 
conter. Si on le raconte, on a un texte bilingue. 

Le sonnet est fait pour le simultané. Quatorze 
vers simultanés, et fortement désignés comme tels 
par l'enchaînement et la conservation des rimes * 
type et structure d'un poème stationnaire. 



Philosopher en vers, ce fut, et c'est encore, vou- 



'AUTRES RHUMES 

loir jouer aux échecs selon les règles du jeu de 
dames. 

Il est difficile d'être plus libre et plus ami de la 
fantaisie que l'enseignement de nos Lettres. Quoi 
de plus capricieux que d'enseigner Racine, La Fon- 
taine, et quelques autres, avec l'accent du Sud, 
ou de l'Est ou du Nord, — ce qui fait de leurs 
vers une variété de musiques surprenantes et dé- 
joue les calculs délicats de ces grands et savants 
poètes ? 

Plagiaire est celui qui a mal digéré la substance 
des autres : il en rend les morceaux reconnais- 
sablés. 

L'originalité, affaire d'estomac. 

Il n'y a pas d'écrivains originaux, car ceux qui 
mériteraient ce nom sont inconnus ; et même in- 
connaissables. 

Mais il en est qui font figure de l'être. 

Métaphores. 

Les gestes de l'orateur sont des métaphores. Soit 
qu'il montre nettement entre le pouce et l'index, 
la chose bien saisie; soit qu'il la touche du doigt, 

155 



TEL QUEL 

la paume vers le ciel. Ce qu'il touche, ce qu'il 
pince, ce qu'il tranche, ce qu'il assomme, ce sont 
des imaginaires, actes jadis réels, quand le langage 
était le geste ; et le geste, une action.. 



Lit'térateur est celui qui agit intérieurement en 
vue d'un lecteur inconnu de lui et dont il n'est 
point connu. 



Que le poète multiplie tout ce qui sépare les vers 
de la prose. 

L'homme exalté ou ému croit que son verbe est 
un vers, et que tout ce qu'il place par le ton, la cha- 
leur et le désir dans sa parole, s'y trouve et se com- 
munique. Mais c'est l'erreur commune en fait de 
poésie. Les mauvais vers sont faits de bonnes inten- 
tions. C'est cette illusion qui pousse aux vers sans 
lois préétablies. Il y a plus de bons vers faits froi- 
dement qu'il n'en est de chaudement faits ; et 
plus de mauvais faits chaudement. On dirait que 
l'intelligence est plus capable de suppléer à la cha- 
leur, que la chaleur à l'intelligence. Une machine 
peut marcher à faible pression, mais une pression 
sans machine n'entraîne rien. 

156 



dUXRES RHUMBS 



Toute l'intelligence du monde est incapable de 
remuer un corps. Mais toute la force du monde est 
incapable de remuer tel corps. 



Mythique. 

L'objet du poème est de paraître venir de plus 
'haut que son auteur. Au service de cette idée naïve 
et primitive, et peut-être non fausse, tous les arti- 
fices, labeurs, sacrifices de cet homme. 

On peut avoir remarqué sur soi-même l'acci- 
dent d'une belle situation, ou d'une production 
heureuse de langage. 

Par le travail et par l'art, cet auteur que l'on a 
présumé d'être ou de posséder parfois, on le fait 
devenir comme surnaturel. L'art et le travail ont 
pour objet de falsifier le spontané et la série. Car 
la série des coups de l'esprit s'écarte toujours beau- 
coup de la série espérée de coups favorables. On 
essaie de constituer une heureuse série en multi- 
pliant les épreuves. Art et travail s'emploient à 
constituer un langage que nul homme réel ne 
pourrait improviser ni soutenir, et l'apparence de 
coulci librement d'une source est donnée à un dis- 



^57 



TEL QUEL 

cours plus riche, plus réglé, plus relié et composé 
que la nature immédiate n'en peut offrir à per- 
sonne. C'est à un tel discours que se donne le nom 
d'inspiré. Un discours qui a demandé trois ans de 
tâtonnements, de dépouillements, de rectifications, 
de refus, de tirages au sort, est apprécié, lu en 
trente minutes par quelque autre. Celui-ci recons- 
titue comme cause de ce discours, un auteur 
capable de l'émettre spontanément et de suite, 
c'est-à-dire un auteur infiniment peu probable. 
On appelait Muse cet auteur qui est dans Tau- 
teur. 

Un édifice vu d'un coup d'œil assène aux regards 
dans un instant tout le fruit de milliers d'heures, 
toutes les longueurs des ardiitectes et des maçons. 
Et même l'action des siècles, l'usure, le travail du 
tassement, et encore les contrastes de civilisation, 
de modes, de goûts accumulés depuis l'origine. Et 
un coup d'œil suffit à ressentir l'essence composée 
de tout ceci, conime une cuillerée d'une mixture. 



il 



Préambule, 

L'existence de la poésie est essentiellement 
niable ; et elle peut en tirer de prochaines tenta- 
tions d'orgueil, car n'est-ce pas ressembler à Dieu- 
même ? On peut être sourd quant à l'une, aveugle 

J59 



AUTRES RHUMBS 

]uant à l'autre. Les conséquences sont insensibles 
(imperceptibles). 

Tout ce qui est par moi seul est niable par moi. 

lV 
Œuvres. 

La forme est le squelette des œuvres ; il est des 
œuvres qui n'en ont point. 

Toutes les œuvres meurent ; mais celles qui 
avaient un squelette durent bien plus par ce reste 
que les autres qui n'étaient qu'en parties molles. 

Les œuvres cessent d'amuser, d'exciter. — Elles 
peuvent avoir une seconde vie pendant laquelle on 
les consulte, à titre d'enseignement — et une troi- 
sième, — à titre de renseignement. 

Joie d'abord. — Puis, leçon technique. — 
Enfin, document. 



Le sujet d'un ouvrage est à quoi se réduit un 
mauvais ouvrage. 

Il faut jeter des pierres dans les esprits, qui y 
fassent des sphères grandissantes ; et les jeter au 
poim le plus central, et à intervalles harmoniques. 

159 



TEL QUEL 



Ne pas employer ce qui est aisément imitable et 
de quoi l'imitation est aisément niable. 



Je ne prise, et ne puis priser, que les écrivains 
qui parviennent à exprimer ce que j'eusse trouvé 
difficile à exprimer, si le problème de l'exprjimer 
se fût proposé ou imposé à moi. 

C'est là le seul cas dans lequel je puisse mesurer 
une valeur en unités absolues, — c'est-à-dire : 
miennes. 

Je puis admirer dans d'autres cas ; mais d'une 
admiration de pure impression. 

Je dirai aussi que je ne prise l'acte d'écrivain 
que pour autant qu'il me semble de la nature et 
de la puissance d'un progrès dans l'ordre du lan- 
gage. 

A Boileau. 

Il est très malaisé d'énoncer clairement ce que 
l'on conçoit plus nettement que ceux qui ont créé 

1^0 



AUTRES RHUMBS 

les formes et les mots du langage, — parmi les- 
quels ceux qui nous ont appris à parler. 



^ 



La peinture permet de regarder les choses en 
tant qu'elles ont été une fois contemplées avec 
amouia 



Une oreille moderne, un œil moderne sont une 
oreille et un œil auxquels une combinaison de sons 
ou de couleurs prise au hasard a beaucoup plus de 
chances de plaire qu elle n'en aurait pour l'oreille 
non moderne. 

Le moderne semble d'autant plus capable de 
goûter quoi que ce soit qii'il est moins capable 
d'attention. 

Il y a là un fait qui tient de près au développe- 
ment des sciences, lequel dégénère vers ime accu- 
mulation insurmontable de jaits. 



L'art. 

Le beau exige peut-être l'imitation servile de ce 
qui est indéiînissabie dans les choses. 



JEL QUEL 



Quand les œuvres sont très courtes, le plus 
mince détail est de l'ordre de grandeur de l'en- 
semble. 

La proportion des égards et des beautés dans un 
sonnet doit être énorme. 

Dramatîs personae. 

L'auteur, le lecteur, la langue, le sujet de l'ou- 
vrage, le dessin, Y idéal, l'imprévu. 

L'ensemble quelquefois, des « grands philo- 
sophes » ou celui des divers écrivains que j'ai rete- 
nus pour essentiels, m'apparaît comme un registre 
de timbres. 

Je ne puis concevoir un seul d'entre eux ; et ils 
se sont consumés, toutefois, chacun pour que nul 
autre n'existe. 

Ils se sont édifiés par des moments d'eux-mêmes 
tels que tout autre système de penser, de voir ou 
d'écrire ne pût simultanément exister. 

Uidée habite la prose ; mais assiste, surveille, 
guide la poésie. 

162 



'AUTRES RHUMBS 



^ 



C'est une image insupportable aux poètes, ou 
qui leur devrait être insupportable, que celle qui 
les représente recevant de créatures imaginaires le 
meilleur de leurs ouvrages. 

Agents de transmission, c'est une conception 
humiliante. 

Quant à moi, je n'en veux point. Je n'invoque 
que ce hasard qui fait le fond de tous les esprits ; 
et puis, un travail opiniâtre qui est contre ce hasard 
même. 



l^i 



PSAUME SUR UNE KOIX 



A demi-voix, 

D'une voix douce et faible disant de grandes 
choses : 

D'importantes, étonnantes, de profondes et 
justes choses. 

D'une voix douce et faible. 

La menace du tonnerre, la présence d'absolus 

Dans une voix de rouge-gorge. 

Dans le détail fin d'une flûte, et la délicatesse 
du son pur. 

Tout le soleil suggéré 

Au moyen d'un demi-sourire. 

(O demi-voix), 

Et d'une sorte de murmure 

En français infiniment pur. 

Qui n'eut saisi les mots, qui l'eût ouï à quelque 
distance. 

Aurait cru qu'il disait des riens. 

Et c'étaient des riens pour l'oreille 

Rassurée. 

Mais ce contraste et cette musique. 

Cette voix ridant l'air à peines 

Cette puissance chuchotée. 

Ces perspectives , ces découvertes, 



i^^ 



'AUTRES RHUMBS 
Ces abîmes et ces manœuvres devinés, 

Ce sourire congédiant l'univers /.., 

]e songe aussi pour finir 
Au bruit de soie seul et discret 
D'un jeu qui se consume en créant toute la 
chambre, 

Et qui se parle. 
Ou qui me parle 
Presque pour soi. 



i65 



MORALITÉS 



L'homme qui s'est fait mal. 

On se heurte, mal et fureur. Au choc succède 
douleur et fureur, l'une et l'autre liées, l'une onde, 
l'autre écume, l'une force de l'autre. On se jette 
sur la chose innocente pour la détruire. Elle a nui 
par son inertie ; on lui donne mémoire, volonté, 
sensibilité (erreur profondément réelle). 

Tout un drame se joue, qui se substitue à la 
réalité, mais qui en sort. Cela s'apaise par reprises 
décroissantes. Peu à peu, se dégage toute la sottise 
de ce violent cauchemar ; et la mauvaise humeur. 
Parfois le rire. On n'y peut repenser sans recom- 
mencer sommairement tout le cycle de la crise. A 
la fin, on a souffert, on a cassé quelque chose, on a 
perdu son temps, on a perdu ses forces, on s'est 
rencontré absurde, et on annule profondément tout 
ce qui s'est passé et qui recommencera à l'occa- 
sion. 

C'est une lame de fond qui a surgi, agi, ravagé, 
qui a surpris le calme habitant du rivage. Tout 
grand déchaînement se fait un rêve, car c'est un 

169 



TEL QUEL 

rêve que de tendre à mettre le tout et le hasard en 
accord : rêve d'autant plus complet que le déchaî- 
nement est plus grand ; qui suit les fluctuations, se 
reprend, se dissipe. Il s'alimente de tout : naïveté. 
Le cerveau excité fait ce qu'il sait faire : person- 
nifier ; se voir étranger ; ne pas se reconnaître. 

Cycle. L'âme fait le tour du système nerveux : 
douleur, sensation, retour sur l'avant-choc, fureur 
impuissante ; sottise faite, sottise en acte, sottise 
à l'état de cruelle sensation, sottise de cette fureur 
et de ce remords, fureur nouvelle : les termes suc- 
cessifs, quoique périodiques, sont puissances crois- 
santes de jugement de l'absurdité : a plus sot que 
a^ plus que a', etc.. 

Tout ce que Ton dit de nous est faux ; mais pas 
plus faux que ce que nous en pensons. Mais d'un 
autre faux. 

La plupart de nos ennuis sont notre création 
originale. 

Le moment où le petit enfant prend conscience 
du pouvoir de ses pleurs n'est pas différent de celui 

170 



AUTRES RHUMBS 

où il en fait un moyen de pression et de gouverne- 
ment. 

On est accessible à la flatterie dans la mesure oij 
soi-même on se flatte. 



iV 



Les amis, à la longue, finissent par se classer 
dans l'ordre de la délicatesse de leur tact. 



Je te frappais amicalement de la paume, mais 
il y avait précisément une plaie qui se cachait à 
cette place de ton épaule, sous le drap. 



Lumières naturelles. 

A la lumière de l'envie. A la lumière du dégoût, 
à la lumière de l'orgueil. Quelles clartés ! 

Mais chaque forte passion apporte la sienne, 
illumine, rend éclatant tout ce qui peut l'inquié- 
ter ou l'accroître, dans l'ensemble des choses pré- 
sentes. 



17^ 



TEL QUEL 

Une passion est un être qui vit de ses besoins. 
Elle fait briller à l'extrême tout ce qui est sa proie 
dans les actes les plus ordinaires d'autrui. Les 
fautes, les oflfenses, les inadvertances étincellent. 
Les égards de convention sont changés en grandes 
louanges. Le désir éclaire des chemins étrange- 
ment détournés. La haine habite l'adversaire, en 
développe les profondeurs, dissèque les plus déli- 
cates racines des desseins qu'il a dans le cœur. 
Nous le pénétrons mieux que nous-mêmes, et 
mieux qu'il ne fait soi-même. Il s'oublie et nous 
ne l'oublions pas. Car nous le percevons au moyen 
d'une blessure, et il n'est pas de sens plus puis- 
sant, qui grandisse et précise plus fortement ce 
qui le touche, qu'une partie blessée de l'être. Une 
blessure telle ne peut dormir longtemps. Elle nous 
éveille au matin par une première gêne informe, 
une souffrance sans figure, mais qui ne peut 
presque aussitôt qu'elle ne prenne un visage trop 
familier, une présence éblouissante... Lumière 
grise, crue et nette du dégoût, lumière cuivrée de 
l'envie, rouge lumière de l'orgueil, et toutes les- 
ombres qui en résultent... 

L*orgueil parfois ne peut qu'il ne s'abaisse et 
ne se plie ; mais c'est à la manière d'un ressort. Il 

ÛC72 



AUTRES RHVMBS 

est impossible qu'il perde rien de sa force, et la 
restitution se fera tout à l'heure, dans l'escalier ou 
dans la rue. 

L'amour tient du rêve et du mouvement. 

L'Ame et l'Esprit. 

Ce sont des hommes transparents, plus subtils, 
et plus simples. Ces êtres amoindris sont par là un 
peu plus libres que des hommes. 



Si quelqu'un traite quelqu'un de sophiste, c'est 
qu'il se sent plus sot. Qui ne peut attaquer le rai- 
sonnement, attaque le raisonneur. C'est ici une 
loi analogue à celle qui fait que l'on se détruit 
tout entier pour supprimer un mal particulier en- 
chevêtré dans le bien : — Loi de Vexpédient. 



Le philosophe n'en sait réellement pas plus que 
sa cuisinière ; si ce n'est en matière de cuisine, où 
elle s'entend réellement (en général) mieux que lui. 

Mais la cuisinière (en général) ne se pose point 

^73 



TEL QUEL 

de questions universelles. Ce sont donc les ques- 
tions qui font le philosophe. Quant aux réponses... 
Par malheur, il y a dans chaque philosophe un 
mauvais génie qui répond, et répond à tout. 

L'État est un être énorme, terrible, débile. 
Cyclope d'une puissance et d'une maladresse in- 
signes, enfant monstrueux de la Force et du Droit, 
qui l'ont engendré de leurs contradictions. Il ne 
vit que par une foule de petits hommes qui en 
font mouvoir gauchement les mains et les pieds 
inertes et son gros œil de verre ne voit que des cen- 
times ou des milliards. 

L'État, — ami de tous, ennemi de chacun. 

lîr 
Les grandes flatteries sont muettes. 

Tibère. 

Étant fort jeune, l'idée me vint d'honorer 
Tibère d'une tragédie : Tibère ou la Raison cou- 
ronnée ». Je donnais au César calomnié les dons 
les plus profonds de l'intelligence, nulle méchan- 
ceté, une ferme volonté de bien faire. De ces pos- 
tulats découlait nécessairement tout un drame im- 



174 



'AUTRES RHUMBS 

pitoyable. Imaginez la Prévision, la Prudence, la 
Perspicacité, la plus pénétrante Sagesse, en posses- 
sion du pouvoir absolu, la connaissance froide des 
hommes assise sur le trône, et la considération 
pure et fixe de l'intérêt public appuyée sur la 
hache... 

Une idée trop exacte de l'homme, une percep- 
tion trop nette de son mécanisme, une absence 
trop radicale de superstitions à l'égard de 
l'homme, un refus trop absolu de regarder 
l'homme comme chose en soi et comme une 
fin, une vue trop statistique des humains, une 
prévision trop précise de leurs réactions, des chan- 
gements et retournements certains de leurs senti- 
ments en quelques semaines ou quelques années, 
un sentiment trop fort de l'ordre et de l'idéal 
d'État, ne sont peut-être pas à leur place... au plus 
haut. 

.Si l'inteUigence gouvernait ?... 



L'absurde, le niais, le fantastique, l'arbitraire, le 
vague et le confus, le trop beau et le trop triste, 
environnent toute pensée et l'attirent constamment 
vers leurs gouffres. Elle est entourée et appelée de 
toutes parts, pendant qu'elle se meut et avance 
dans sa formation, par mainte puissance de per- 

175 



TEL QUEL 

dition. Et cet oiseau qui traverse le temps de l*âme, 
doit les composer, les opposer entre elles pour se 
soutenir^ 

iîr 

Ce n'est rien que d'être profond, d'aller au 
fond. Tout le monde peut plonger ; mais les uns 
sont retenus et gardés à mort par leur abîme où ils 
se prirent dans les herbes ; les autres en sont reje- 
tés et comme trouvés trop légers par leur propre 
et intime profondeur. 

Dans l'être ou dans la mer, le plongeur utile 
et admirable descend vers son objet, peut travailler 
quelque temps loin de sa vie naturelle, à laquelle 
il retourne quand il faut, en un instant. 

Profondeur, profonde pensée. 

« Profonde pensée » est une pensée qui nous 
paraît n'avoir pu se former et se laisser prendre 
qu'à l'écart du temps naturel. Elle nous impose 
quelque chose de plus que les pensées qu'un 
simple échange expédie. 

« Profiindeur »? — le sens vague de ce mot 
me semble composer les idées de deux grandeurs : 
la grandeur d'une certaine transformation de 
l'objet de notre pensée, et la grandeur de \ effort 

176 



AUTRES RHUMBS 

que nous croyons avoir été nécessaire pour effec- 
tuer cette transformation, — ou pour lui permettre 
de se produire. 

La transformation dont je parle affecte, sans 
doute, la portée d'un mot, d'une proposition, ou 
d'une image, qui nous étaient de purs signes — 
des éléments de transition, bons ou suffisants pour 
ce régime d'échanges (ce temps naturel dont je 
parlais), et qui reçoivent tout à coup je ne sais 
quelle force ou quelle valeur que nous devons sup- 
poser puisées au plus près du point d'existence 
ineffable oij la pensée touche, et peut intéresser à 
soi, le plus possible des puissances d'une vie. 

Mais cette valeur n'est qu'intrinsèque. Rien ne 
nous assure que la pensée transformée dans cette 
« profondeur » s'ajuste mieux qu'une autre à 
l'expérience, et que, pour avoir été soutenue jus- 
qu'à l'extrême de la durée d'une unité de con- 
science, elle en retire une importance nécessaire 
dans l'ordre de ce qui n'est point pensée. 

L'objet le plus futile peut donner prétexte et 
naissance aux réflexions et aux opérations les plus 
pénibles. 

L'objet réputé le plus important peut ne per- 
mettre que les développements les plus « superfi- 

^n 

12 



TEL QUEL 

ciels ». La mort, par exemple, ne peut être pensée 
ou réfléchie qu'illusoirement, quand on l'oppose 
h la vie, des conditions de laquelle elle est une 
conséquence. C'est pourquoi quand j'y songe ou 
que je lis quelque auteur qui s'y attarde et s'appro- 
fondit sur elle, j'ai bientôt l'impression que nous 
pensons à autre chose... 



^ 



Sur la Place Publique. 

Sur la Place publique, un Homme bien assis 
donnait du grain ou du pain aux pigeons. Tout 
un peuple bleuâtre et mouvant à ses pieds, sur ses 
pieds, sur ses mains, sur ses épaules, le couvrait, 
i'éventait, le picotait, le becquetait jusque dans la 
barbe. 

Un Homme, appuyé sur un bâton, regardait 
fixement cette scène. Il ne pouvait s'en détacher. 

Un Homme lui dit : « Voici longtemps que 
vous êtes là. C'est toujours la même chose. Un 
coup d'oeil, et l'on s'en va !... » 

L'Homme au bâton lui répondit sans un mou- 
vement : « Taisez-vous. Je me moque des pigeons. 
Je m'observe qui observe. J'écoute ce que me ditj 
ou ce que se dit, ce que je vois. » 

« Le grain attire les pigeons. Les pigeons atti- 
rent le regard. Ce regard picote, becqueté, prélève. 

178 



'AUTRES RHUMBS 

Ce regard murmure, dessine, exprime, — vague- 
ment et confusément. » 

« Et ceci fait un second spectacle, qui se fait 
un second spectateur. Il m'engendre un témoin 
du second degré ; et celui-ci est le suprême. Il n'y 
a pas de troisième degré, et je ne suis pas capable 
de former quelque Quelqu'un qui voie en deçà, 
qui voie ce que fait et ce que voit celui qui voit 
celui qui voit les pigeons. » 

« Je suis donc à l'extrémité de quelque puis- 
sance ; et il n'y a plus de place dans mon esprit 
pour un peu plus d'esprit. » 

L'Homme qui n'avait pas de bâton haussa les 
épaules, et il partit vivement avec ses hausse- 
ments d'épaules. 

Il emportait je ne sais quel embarras dans sa 
tête, causé par ce qu'il venait d'entendre : quelque 
chose qu'il ne pouvait arriver ni à penser, ni à 
oublier. 

lîr 

Il en est qui sont véridiques pour n'avoir point 
de quoi mentir. 

lîr 

On n'est jamais as6ez content de soi pour se 
livrer à fond 



179 



TEL QUEL 



^ 



Pamphlétaires, orateurs, violents, forcenés qui 
vociférez, dites, ne sentez-vous jamais que tout 
homme qui crie est sur le point de faire semblant 
de cner i*. 

L'attitude de l'indignation habituelle, signe 
d'une grande pauvreté de l'esprit. 

La « politique » y contraint ses suppôts. On 
voit leur esprit s'appauvrir de jour en jour, de 
juste colère en juste colère. 

Chaque parti a son programme d'indignation, 
ses réflexes conventionnels. 

Tout parti prophétise. Toute la politique serait 
changée si le seul fait de promettre et de prédire 
était par tout le monde considéré comme insup- 
portable et inconvenant. 

Toute doctrine se présente nécessairement 
i8o 



^AUTRES RHUMBS 

comme une affaire plus avantageuse que les autres. 
Elle dépend donc des autres. 

Des belles femmes, les unes sont des enseignes 
de volupté ; les autres sont des symboles d'idées. 
Cette blanche et brune figure, la Vérité. Ce camée 
si délicat me représente la Connaissance distincte. 

Les sculpteurs du Gouvernement ont compris 
ceci. 

Dans cet omnibus, assise sereine, est la Sagesse. 

Parmi les femmes, deux types, deux espèces 
entr'autres sont remarquables. 

Les unes sont femelles par essence de l'animal 
humain. Elles ont la majesté, la massive tendresse, 
la chaleur animale, la fécondité et la force des 
compagnes primitives. 

Les autres sont femmes à d'autres fins. Ce sont 
des créatures sexuées que les fonctions de leur 
sexe ne doivent pas gêner pour la danse, pour l'es- 
prit, pour accomplir leur devoir de jouets, de 
joyaux, et leur destinée d'ornements et d'événe- 
ments de la vie des hommes. Elles sont pour ani- 
mer un peu les parvis de l'austère temple orga- 

i8i 



TEL QUEL 

nique et phylogénctique dont les premières sont 
les colonnes, les autels et les sanctuaires. 

Des désordres et des difficultés doivent naître 
quand il y a erreur ou confusion au sujet de ces 
espèces très différentes, et que l'on ne distingue 
pas entr'elles ; quand on épouse la danseuse-née, 
ou que l'on se risque à séduire la matrone essen- 
tielle. 

Cette erreur assez fréquente a valu de mauvais 
compliments aux femmes, lesquelles ne sont point 
responsables de nos méprises, ni de toute la litté- 
rature qui en est issue. V erreur sur la personne 
est un des plus grands principes de tragédie ; mais 
à mon sens, comme je viens de l'écrire, on peut 
ou l'on doit l'élever à la dignité d'une erreur sur 
l'espèce. 

Une autre idée me vient sur ce sujet. Elle n'est 
pas moins fragile que la précédente. 

Supposé que cette division des femmes en 
espèces incomparables soit fondée, il y aurait donc 
à chaque époque, sur mille femmes, un certain 
nombre des unes ct»un certain nombre des autres.. 
Le rapport de ces nombres est peut-être lié au 
nombre des naissances. Trop de femmes volup- 
tuaires pour mille, et voici qu'une nation se sent 
décroître, un peuple s'éclaircit dangereusement de 
jour en jour. 

On voit, dans bien des cantons de l'extrême Pro- 



'AUTRES RHUMBS 

vencc, l'olive et le froment peu à peu chassés par la 
rose. 

Il est assez rare que la société des femmes ne 
nous contraigne aimablement à la comédie ; et 
c'est pourquoi nous préférons parler avec des 
hommes, à moins que nous ne préférions la co- 
médie* 

Sept péchés font un juste. 

Les sept péchés capitaux sont les sept couleurs 
pures du spectre de l'âme du Juste. 

L'âme du Juste est la blanche lumière en quoi 
se composent les sept énergies de nos instincts élé- 
mentaires. 

A soi seule, l'Avarice, qui est l'instinct de la 
propriété et de l'accumulation en soi, tient en. 
échec dans le Juste la Luxure et la Gourmandise, 
lesquelles consument beaucoup d'argent ; et la 
Paresse, qui répugne à se dépenser pour acquérir. 
Cette paresse n'est pas moins ennemie de la Colère, 
car rien n'est plus fatigant que de se fâcher, de 
haïr, de s'agiter pour nuire. 

Restent le Vert et le Rouge, qui sont nécessai- 
rement V Envie et V Orgueil, chlore et pourpre. 

Ces couleurs se font équilibre. Il n'est pas besoin 

183 



TEL QUEL 

d'expliquer que la grande idée que nous avons de 
nous-mcmes est transpercée de temps en temps 
par un rayon trop pénétrant qui vient d'autrui, 
et nous le fait voir si heureux ou si beau que nous 
en perdons le goût même de vivre. 



-sîr, 



DE PVDENDIS 



Chacun cache ce qu'il est le plus probable qu'il 
est, qu'il ressent, qu'il fait ou qu'il pense. Tout le 
monde unanimement cache le certain. L'ordure, 
la nécessité, les désirs et les envies sont certaines 
en tous. C'est un même geste qui les cache, un 
accord tacite et universel de s'en cacher, que tout 
l'art du comique est de mettre en défaut. 

— Ah ! Polissons d'humains, on. vous voit ! 



Dire : ]e vous aime, à quelqu'un, jamais on ne 
l'eût inventé ; ce n'est là que réciter une leçon, 
jouer un rôle, commencer à débiter, à sentir et à 
faire sentir tout ce qu'il y a d'appris dans l'amour. 

.184 



'AUTRES RHUMBS 

Cette parole, dont la mémoire fait les frais, 
transforme sur le champ la situation des esprits, 
ouvre une perspective de prodiges et de vicissitudes 
où la conscience se perd. L'instant se fait énorme, 
la sensation d'un seuil redoutable franchi s'impose. 
On croit avoir prononcé devant l'Univers des mots 
magiques, et ils le sont en vérité, précisément parce 
qu'ils sont appris comme une formule dont les 
livres et le théâtre nous ont instruits. A ces mots 
s'illuminent les fresques traditionnelles de l'amour. 
On fait son entrée sur je ne sais quelle scène men- 
tale de l'Opéra où l'on se voit puissant et tendre, 
ne disant rien que de chantant. On est anxieux, 
magnifique, puéril et ridicule. Dans les ombres 
du beau décor se distinguent vaguement toutes les 
richesses de la circonstance, les mystères de la 
génération, les enfers de la jalousie, tous les mal- 
heurs classiques des amants, et une foule de 
monstres sociaux, juridiques, pécuniaires, reli- 
gieux, gynécologiques, terriblement conséquents 
avec eux-mêmes, et d'ailleurs fort bien liés entr'- 
euXg 

Chacun de nous laisse en soi-même a l'état 
vierge et spontané ce qui ne l'intéresse pas. Il se 
fait ainsi une étonnante inégalité de nos vertus. 
L'une est un enfant de trois ans ; l'autre, une per- 

iï85 



TEL QUEL 

sonne accomplie. Tel raisonne à merveille sur les 
choses, qui n'a plus de rigueur ni de subtilité 
quand il pense aux vivants. Tel se joue des mots, 
qui s'embarrasse dans les nombres qui ne sont que 
des mots plus simples et plus aisés à ordonner et à 
combiner. L'identité profonde des actes est offus- 
quée par la diversité des apparences, et ce sont les 
apparences qui excitent l'intérêt et le désir. 



Nous faisons quelquefois des choses qui « ne 
nous ressemblent pas du tout ». 

Ce sont des choses bonnes à faire de propos déli- 
béré, pour rompre un peu l'allure, alarmer nos 
esprits, nous rendre moins clairs et moins aisés à 
prévoir pour nous-mêmes et pour les autres. 



Chez l'homme de l'esprit peut se produire une 
sorte de démoralisation à l'égard des choses de 
l'esprit, une absence de piété, une brusquerie et 
une légèreté à leur égard. 

Le plaisir qu'il y a à comprendre certains rai- 
i86 



'AUTRES RHUMBS 

sonnements délicats dispose l'esprit en faveur de 
leurs conclusions. 

Les idées justes sont toujours inattendues. Toute 
idée inattendue a quelques instants de juste. 



A celui qui n*observe pas le relatif, il arrive ce 
qui arrive à un homme qui comptant ses convives 
oublie de se compter soi-même, et ne se prend pas 
pour un homme, car homme est chose qu'il t/oit, 
et il ne se voit pas. 

Le droit est l'intermède des forces. 



Au commencement était la Blague. Et en efTct, 
toutes les histoires s'approfondissent en fables. 

Tout commence invariablement par des contes. 
La Genèse, l'exposition du Système du Monde : 
naissances dans un chou. 



ï 



m 



TEL QUEL 

De la Blague. 

Ceux qui redoutent la Blague n'ont pas grande 
confiance dans Jeur force. Ce sont des Hercules qui 
craignent les chatouilles. 

Ceux qui parlent « d'ironie dissolvante » doi- 
vent se sentir singulièrement solubles. Roches de 
sucre. 

La chose qui ne résiste pas à un rapprochement 
juste et inattendu, à une présence actuelle, à un 
éclairage net, à une expression d'elle-même inso- 
lite et familière, n'a pas bonne conscience. Les 
spirites ne travaillent pas au soleil. 

La liberté de l'esprit et de la langue jouant le 
rôle de justicier, de conscience. 

Nous serions peu de chose, et nos esprits bien 
inoccupés, si tous ces mythes, ces fables, ces reli- 
gions, ces allégories, ces calembours sanctifiés, ces 
hypothèses, ces figures de langage et ces pseudo- 
problèmes de métaphysique n'existaient point. 

C'est le faux qui colore et fait vivre le vrai. 

Ce sont les enfants, les peuples- enfants qui con- 

i88 



'AUTRES RHUMBS 

tent aux hommes et aux peuples vieillis les choses 
qui enchantent et qui animent. 

La pensée est brutale — pas de ménagements... 
Quoi de plus brutal qu'une pensée } 



L'homme lance dans l'avenir une flèche qui 
entraîne un filin. Elle se fiche dans une image, et 
lui se haie vers cet objet. 

Depuis X... mille ans qu'il y a des hommes, et 
qui pensent, ... ils sont toujours tout étonnés de 
penser — tout étonnés, tout embarrassés — bien 
fâchés, en somme, — de penser. 

Équilibre. 

Cependant que l'acrobate est en proie à l'équi- 
libre le plus instable, nous faisons un vœu. 

Et ce vœu est étrangement double, et nul. 

Nous souhaitons qu'il tombe, et nous souhai- 
tons qu'il tienne. 

Et ce vœu est nécessaire ; nous ne pouvons pas 

189 



TEL QUEL 

ne pas le former, en toute contradiction et sincé- 
rité. 

C'est qu'il peint naïvement notre âme dans 
l'instant même. 

Elle sent que l'homme tombera, doit tomber, 
va tomber ; et en soi, elle consomme sa chute, et 
se défend de son émotion en désirant ce qu'elle 
prévoit. 

Il est déjà tombé pour elle. Elle ne croit pas ses 
yeux, son regard ne le suivrait pas sur la corde, ne 
le pousserait plus en bas, à chaque instant, /// 
n'était pas déjà tombé... 

Mais elle voit qu'il tient encore, et elle doit 
consentir qu'il y a donc des raisons qui font qu'il 
tienne, et invoque ces raisons, les suppliant de 
durer. 

Parfois l'existence de toutes choses et de nous- 
mêmes nous apparaît sous cette espèce. 

L'imbécile est celui qui ne sait se servir, qui n'a 
pas l'idée de se servir, de ce qu'il possède. Tout le 
monde en est là. 

Regarde dans l'œil de l'homme passer quelque- 
fois l'intelligence, avec son cortège d'absurdités et 

^90 



'AUTRES RHUMBS 

de bêtes familières. Rarement elle est seule. Jamais 
longtemps. Vois comme elle est belle et pure 
quand elle marche vers la source. Le singe et k 
pourceau l'attendent sur la route du retour. 



Toute parole a plusieurs sens dont le plus re- 
marquable est assurément la cause même qui a 
fait dire cette parole. 

Ainsi : Quia nominor Léo ne signifie point : 
Car Lion je me nomme, mais bien : Je suis un 
exemple de grammaire. 

Dire : Le silence éternel, etc., c'est énoncer clai- 
rement : ]e veux vous épouvanter de ma profon- 
deur et vous émerveiller de mon style. 



Contre-épreuve, négatif, d'une phrase illustre : 
Le vacarme intermittent des petits coins où nous 
vivons nous rassure. 

tV 

L'Ange ne diffère du Démon que par une cer- 
taine réflexion qui ne s'est point encore présentée 
à lui. 



191 



TEL QUEL 

Chutes. 

fl) Il y a eu deux grandes et mystérieuses chutes. 
Chute des Anges, chute de l'homme ; catastrophes 
homothétiques, dirait un géomètre. 

Tout ce qu'lL fit devait donc tomber ; 

b) Toute religion fondée sur l'idée d'une chute 
initiale se trouve en proie aux douleurs de la dis- 
continuité. 

c) Mais une Création est une première rupture. 
A l'origine du monde, deux actes, l'un du créa- 
teur, l'autre de la créature. L'un fonde la foi, et 
l'autre.... la liberté. 



Péroraison d'un sermon ad Philosophas. 

Poursuivons sans relâche, mes Frères, poursui- 
vons sans répit, sans espoir et sans désespoir, pour- 
suivons ce grand essai éternel et absurde de voir 
ce qui voit et d'exprimer ce qui exprime. 



L'existence matérielle de l'homme de l'esprit, 
quand elle ne lui est pas assurée par des biens indé- 
pendants, elle n'est que subterfuges sociaux, stra- 

192 



AUTRES RHUMBS 

tagèmes, situations peu nettes, réticences avec le 
métier nécessaire, professions à demi exercées, 
malaiséfnent supportées. 



^ 



*La véritable tradition dans les grandes choses 
n'est point de refaire ce que les autres ont fait, 
mais de retrouver l'esprit qui a fait ces grandes 
choses et qui en ferait de tout autres en d'autres 
temps. 

Ce qui n'est pas fixé n'est rien. Ce qui est fixé 
est mort. 

-^ 

Ce jour-là, il y eut tant de colères et d'éclats 
dans la maison que l'on se tourna vers le temps et 
la première chaleur de l'année pour expliquer ce 
trop, les hommes tout seuls n'allant pas à un cer- 
tain point. 

Supposé que les révolutions et les grandes 
guerres soient liées aux choses électriques des 
cieux, que ceci fût établi, que l'on ne trouve point 
de remède... 

m 

13 



TEL QUEL 



LA VIEILLE FEMME 



I 



Très âgée, je vis dans le monde intermédiaire, 
déjà presque en équilibre avec chaque moment du 
temps ou circonstance, comme l'est un corps sans 
vie. 

Je vous touche et je suis bien loin de vous. Ce 
même instant a des significations bien différentes 
pour vous et pour moi. Ma mémoire est une mai- 
son tout achevée. Cette maison magique peut s'en- 
voler d'un coup ; il en es't ainsi dès qu'on ne peut 
plus rien y ajouter. Tous les projets possibles sont 
accomplis ou abandonnés. Je n'ai plus qu'un seul 
acte nouveau à faire. Tout est fait, et refait, moins 
le mourir. 

Je me fais difficile à l'égard de la lumière, àti 
bruits, des goûts, de la nourriture. Tout ce qui 
advient maintenant m'était déjà connu ou m'est 
inconnaissable. 



AUTRES RHUMBS 



II 



Sur la figure aux yeux troubles de la vieille, la 
musique carrée, la mesure, esquisse un intérêt 
enfantin, un réveil niais, un sourire de bébé 
comme si ce mouvement, cette danse partielle, 
virtuelle, raccrochait dans l'écheveau emmêlé, 
dans le dédale de 80 ans, à travers les choses usées, 
quelques brins non suivis, — oubliés dès l'enfance, 
de quoi s'intéresser, apprendre, commencer, suivre 
encore la marche du monde. 

Le nouveau comporte un certain rajeunisse- 
ment, 

'Au Musée. 

Je vois la Vénus accroupie tout à coup se lever 
lentement... (Mais n'est-ce pas précisément ce mi- 
racle que le statuaire a dû suggérer ?...) Voir la 
forte déesse dans ce mouvement de cuisse en rota- 
tion sur la rotule, de jambe en rotation sur le pied, 
l'exhaussement de la masse du corps par l'ouver- 
ture de l'angle interne du genou, et de l'angle du 
ventre avec les cuisses. 



«95 



\ 



TEL QUEL 



iSr 



Deux personnes se rencontrent. Sourires comme 
excités l'un par l'autre et gardés quelque temps. 
Ces sourires ensuite se reposent pour laisser passer 
une ou deux phrases plus sérieuses. Ils reprennent, 
se quittent ; et séparés l'un de l'autre, se dénatu- 
rent, se dissolvent. Les visages divisés se remettent 
au zéro. 

Il y a une sorte d'amour distincte à la fois de 
la passion et du divertissement ; qui les compose ; 
et qui, de l'énergie de l'une et de la liberté de 
l'autre, peut, à force d'esprit, de tendresse et de 
tact, faire une manière d'œuvre, et même de chef- 
d'œuvre... entre deux miroirs. 

Le Prudent. 

... Allonger une patte, une branche, un tenta- 
cule, pédoncule, hasarder un œil, puis tout le 
regard. Oser un mot, une allusion, puis le tout. 

Se mouvoir de sorte que le mouvement soit 
longtemps niable. 



196 



AUTRES RHUMBS 



^ 



... Celui-ci me parlait, me parlait... 

Et moi, je ne voyais, comme sens et fruit de 
tous CCS discours, qu'une forme d'homme vague- 
ment tambourinant sur des vitres, tandis que la 
pluie les bat de l'autre côté. 

Ce langage avait pour sens, son absence de sens ; 
et de plus ma réaction-ennui. Et la résultante était 
image d'ennui. 

Le regard étrange sur les choses, ce regard d'un 
homme qui ne reconnaît pas, qui est hors de ce 
monde, œil qui se sent frontière entre l'être et le 
non être, appartient au penseur. Et c'est aussi un 
regard d'agonisant, d'homme qui perd la recon- 
naissance. En quoi le penseur est un agonisant, 
ou un Lazare facultatif. Pas si facultatif. 



^ 



Et puis... dit la fée en s'en allant. Je suis bien 
tranquille : l'homme ne peut rien souhaiter que 
de bête. 



ÎÔ7 



ANALECTA 



AVANT-PROPOS 

DE LA 

PREMIÈRE ÉDITION 
(1926) 

VAUTEUR A SES AMIS 



Ici, puisque le désir de quelques amateurs de 
tentatives m'y convie, je donnerai dans leur dé- 
sordre, dans leur sécheresse, dans leur état nais- 
sant ou provisoire d'incidents de l'esprit, des 
remarques et pensées extraites de mes cahiers et 
registres familiers. 

Je tiens depuis trente ans journal de mes essais. 

A peine je sors de mon lit, avant le jour, au 
petit jour, entre la lampe et le soleil, heure pure et 
profonde, j'ai coutume d'écrire ce qui s'invente de 
soi-même. L'idée d'un autre, lecteur, est toute 
absente de ces moments ; et cette pièce essentielle 
d'un mécanisme littéraire raisonné manque. Le 

^— 201 



TEL QUEL 

mot saisi s'inscrit sans débats. Je songe bien vague- 
ment que je destine mon instant perçu à je ne sais 
quelle composition future de mes vues ; et qu'après 
un temps incertain, une sorte de Jugement Der- 
nier appellera devant leur auteur l'ensemble de ces 
petites créatures mentales, pour remettre les unes 
au néant, et construire au moyen des autres V édi- 
fice de ce que j'ai voulu... En somme, je n'ai écrit 
tout ceci que pour le difiéi:cr,pour que je n'y pense 
plus jusqu'à... la fois prochaine. Rien ne donne 
plus de hardiesse à la plume que de rejeter à l'in- 
fini l'époque de l'écriture définitive. 

Ce ne sont donc ici que notes pour moi : 
impromptus, surprises de l'attention, germes ; et 
point de ces productions élaborées, reprises, conso- 
lidées, mises dans une forme calculée, qui peuvent 
se présenter à tout le public avec l'assurance et la 
grâce des œuvres faites expressément pour lui. 

Je n'aurais jamais imaginé que je dusse un jour 
imprimer tels quels ces fragments. Monsieur le 
docteur Ludo van Bogaert et Monsieur Alexandre 
Stols l'ont imaginé pour moi. Ils m'ont tenté par 
la considération de l'intimité de cette petite entre- 
prise, et par la perfection des spécimens typogra- 
phiques qu'ils m'ont soumis. 

Je ne réponds pas que ces petits textes soient 
toujours faciles à entendre, et je dois avertir mes 
lecteurs imprévus qu'ils n'y trouveront guère 

202 



'ANALECTA 

qu'une matière abstraite traitée aussi directement 
et simplement que peut l'être une indication pour 
soi-même. Qu'il leur souvienne en parcourant ces 
feuillets qu'il y a une différence incalculable, un 
intervalle indéterminé, entre l'embryon d'une idée 
et l'entité intellectuelle quelle peut enfin devenir. 

Cette différence peut aller jusqu'au maximum 
de contraste, qui est la contradiction. 

Si j'écris promptement, un matin, que A est B, 
je sais bien que le jugement A est non B, qui 
annule le précédent, pourrait s'en suivre d'une ré- 
flexion prolongée, d'une contemplation plus pré- 
cise, ou d'un grossissement par la durée un peu 
plus fort. La note que j'aurai prise ne signifiera 
donc à mes yeux que ceci : il y a un rapproche- 
ment {A, B). 

Ce n'est qu'un acte fécondant. 

ANTINOUS, ou un monstre, ou l'être le plus 
vulgaire en peuvent sortir... 






2P3 



De même que la mécanique apprend à compo- 
ser forces et vitesses, moments et aires — comme 
fait la géométrie des longueurs, — et à calculei 
avec des grandeurs composées comme on calcule 
avec des éléments simples, ainsi faudrait-il arriver 
à une combinatoire des actes, des états, des certi- 
tudes, des complexes psycho-physiologiques. Une 
attitude prise au hasard est un complexe, et ce 
complexe, nous le savons, est capable de rappel 
simplifié dans la mémoire, de représentation par 
un rien, de composition avec un fait nouveau, etc.. 
Certainement, dans l'idée que j'ai de ces attitudes 
et états du vivant, est inclus le symbole, le vecteur 
à trouver, qui permettrait de réfléchir plus long- 
temps et plus nettement sur ces sujets. 

Ainsi, j'ai bien du sommeil et du rêve une sorte 
de schéma, et ce schéma encore grossier, peu uti- 
lisable, pas utilisable régulièrement, est comme à 

205 



TEL QUEL 

la frontière d'une sorte de mimique du dormeur 
et du rêveur, et d'une image. 

Précisons un peu. Je prends l'attitude, je me 
place dans la figure d'un dormeur. Je fais coïnci- 
der mon corps avec cette figure et je réalise un sys- 
tème de contacts sensibles, — je m'assure par di- 
vers mouvements partiels que cette position réalise 
une condition. Par exemple : un certain minimum 
général de tension musculaire*. Mais je réalise 
ceci par des forces !... Cette fixation forme une dis- 
tribution d'efforts isolés, une figure de points per- 
çus, séparés par des étendues vagues ou nulles. Je 
tends alors à ne permettre à une pensée que les 
modifications qui n'altéreront pas ce système. Je 
distingue ainsi quelque chose des relations éton- 
nantes qui existent entre cette mimique générale, 
et V image plus ou moins intense et projetée. 



If 



Et cette image est comme mue, provoquée en 
sens contraire du sens normal. Au lieu d'être cause, 

I. C'est conslruire une faiblesse par. des forcée. Je dis ce que 
je senti 

aa6 



'AN ALECTA 

elle complète, explique comme dans le rêve. Avec 
cette différence que dans le rêve, on prend le rêve, 
effet, pour cause, et que dans la musique on ne 
peut le faire ; sans quoi la musique nous gouver- 
nerait entièrement... L'obstacle qui empêche la 
musique de nous donner un rêve complet est la 
veille même, — c'est-à-dire la conservation du 
présent bien différent et bien séparé, — la coexis- 
tence de mondes indépendants, d'un envers et 
d'un endroit, avec des points de soudure finis, 
connus. 

La Musique fait voir clairement comme une 
action extérieure de nature simple suffît à produire 
une sorte de vie complexe dans le sujet. Et cette 
vie artificielle plus riche que la vie normalement 
causée, — comme le chimiste connaît plus de 
corps que la nature ne lui en a donnes ^. 

Donc il y a plus de possibilités dans notre être 
nerveux que les circonstances normales moyennes 
n'en tirent et n'en utilisent. 

Nous ne sommes pas faits exactement *. 

L'artificiel en tous genres est possible quand au 
lieu de procéder par objets , l'esprit procède par 
fonctiojis. 



I. Par le détour des excitations musicalas, j« «uis, «n quelque 

manière, combiné à moi-même. 

a. D'où l'on tirerait des problèmes sur cette moyenne des 
circonstances dans lesquelles la vie est possible, ©t le système 
n«rv«ux« 

207 



TEL QUEL 

... C'est là peut-être la clef des similitudes et 
analogies. Si A ressemble à B, c'est être autre que 
soi de deux façons et passer de l'une à l'autre par : 
être soi. Etre autre que moi, (connaître, sentir), 
c'est aussi un fonctionnement de moi. 



MUSIQUE 



La Musique montre qu'en attaquant un sens, 
en produisant les sensations d'un seul genre, qui 
n'est pas nettement spatial, — en les produisant 
dans un certain ordre, on me fait produire des 
mouvements, on me fait développer l'espace à trois 
ou quatre dimensions, on me communique des 
impressions quasi-abstraites d'équilibres, de dépla- 
cements d'équilibres ; on me donne l'intuition du 
continu, des extrêmes, des moyennes, des émo- 
tions, même de la matière, — du désordre interne, 
du hasard intime chimique. 

On me fait danser, souffler ; on me fait pleurer, 
penser ; on me fait dormir ; on me fait foudroyant, 



ANALECTA 

foudroyé ; on me fait lumière, ténèbres ; diminuer 
jusqu'au fil et au silence. 

On me fait quasi tout cela ; et je ne sais si je suis 
le sujet ou l'objet, si je danse ou si j'assiste à la 
danse, si je possède ou si je suis possédé. Je suis à 
la fois au plus haut de la vague et au pied d'elle 
qui la regarde haute. 

C'est cette indétermination qui est la clef de ce 
prestige. Il y a donc une partie séparable dans mes 
actes et mes émois. La musique opère cette ana- 
lyse. Il y a, par elle, quelqu'un en moi qui agit^ou 
subit et quelqu'un qui n'agit pas. D'abord toutes 
les fonctions du temps. 

Elle est le type de la commande par l'extérieur. 

Court-circuit. 

Elle joue avec ce qui, (pour une grande part), 
définit en moi ce qui ne peut être l'objet d'un 
jeu. 

Et par elle, je vois que le plus profond — ce qui 
se prétend tel, le plus chatouillant, le plus terrible, 
— la chose même... est maniable. Entre la chose 
qui est ce qu'elle est, et la chose dont la fonction 
est d'être autre que ce qu'elle est, il y a un inter- 
médiaire \ 

C'est cet intermédiaire, le moyen de la musique. 



I. Entre l'Etre et le Connaître, travaille la puissante et vaine 
Musique. 

14 



TEL QUEL 



IV 



La musique est un massage. 

Substitution d'un excitant à Texcitant normal. 
Comme on électrise tels muscles et telle combinai- 
son de muscles dont la contraction simultanée ne 
correspond à aucune émotion connue. Physiono- 
mies inédites sur l'album de Duchennc de Bou- 
logne. 

L'oreille est le sens préféré de l'attention. Elle 
garde, en quelque sorte, la frontière, du côté où 
la vue ne voit pas. 



Par la musique nous subissons, et agissons les 
effets, et nous sommes contraints à fournir les 
causes. 

Or, il y a plusieurs causes, pour chaque effet — 
dans ce domaine vivant. D'oui indétermination de 
la musique. En général, quand nous imaginons 
d'agir en nous-même, les effets de nos imagina- 

210 



'AN ALECTA 

tions demeurent virtuels. Les images sont précises, 
les émotions moins nettes, les actes esquissés à 
peine. Si j'imagine danser, c'est un schéma de 
mouvements à peine ressentis à côté de mon idée 
visuelle très nette d'un personnage dansant. Si 
j'imagine frapper, à peine mon bras est-il éveillé ; 
le reste du corps ne participe pas. 

Mais la musique, au contraire, dessine puissam- 
ment en moi l'action et la passion, = — tandis 
qu'elle laisse vague l'image. 



V 



Illusion est excitation. 

Ce que l'on pense réellement quand on dit que 
l'âme est immortelle, peut toujours être représenté 
par des propositions moins ambitieuses. 

A ce sujet, on peut considérer toute la méta- 
physique de ce genre comme infidéhté, impuis- 
sance de langage, tendance à augmenter gratuite- 
ment la pensée, et en somme à recevoir de l'expres- 
sion que l'on a formée plus que l'on n'a donné et 
dépensé en la formant. 

211 



TEL QUEL 

Ce qu'il y a d'excitant dans les idées n'est pas 
idées ; c'est ce qui n'est point pense, ce qui est 
naissant et non né, qui excite. Il faut donc des 
mots avec lesquels on n'en puisse jamais finir — et 
qui ne soient jamais identiquement annulés par 
une représentation quelconque : des mots Mu- 
sique.., 

it 

La musique est devenue par Richard Wagner 
l'appareil de jouissance métaphysique, l'agitateur 
et l'illusionniste, le grand moyen de déchaîner des 
tempêtes nulles et d'ouvrir les abîmes vides. Le 
monde substitué, remplacé, multiplié, accéléré, 
creusé, illuminé — par un système de chatouilles 
sur un système nerveux — comme un courant 
électrique donne un goût à la bouche, une fausse 
chaleur, etc. 

Mais la « réalité » est-elle autre chose ?, 



VI 



Artifice, simulation, sont multiplicité. 
L'artifice est naturel chez tous les hommes en 
qui la conscience est très développée. 

212 



AN ALECT A 

S'ils écrivent, leur pensée éveille d'elle-même 
plusieurs types d'expression. La conscience agran- 
die n'est en somme que multiplicité offerte au lieu 
de simplicité. 

L'artifice s'achève par la recherche paradoxale 
de l'expression la plus naturelle^ la plus spontanée 
comme résultat du choix et de l'élaboration en 
quantité. 

Ces conscients sont donc curieux des paroles 
d'enfants, etc.. 

Toutefois, (c'est un degré plus élevé encore), ils 
renoncent à ces recherches. 

Quand la même impression éveille en nous un 
géomètre, un enfant, un poète, un peintre, un 
philologue — une douzaine de langages et de 
types d'accommodations, et de séries d'actes dis- 
tincts — il est bien compréhensible que l'on soit 
embarrassé. 



VII 



La Honte est un grand sujet. 

Le fait primitif a dû être le blâme général contre 

21^ 



TEL QUEL 

un personnage qui, peu impressionné au début, a 
fini par craindre ce blâme, l'élever en lui-même 
au rang de fonction ; croire physiquement, que 
l'ensemble des autres le voyait tel qu'il était ; — 
et puis que ce qu'il était, tel quel, sans voile, sans 
mystère, était par soi seul une chose mauvaise, à 
la fois une faiblesse et un crime *. Il est dangereux, 
a priori, de paraître ce que l'on est. 

Le système nerveux est Autruche. Il rougit, il 
se cache sous le sang, qui le fait voir ^. C'est une 
sorte de bêtise, de naïveté physiologique. A moins 
que cet efîet ne soit sans finalité, mais un phéno- 
mène d'équilibre, de transport compensant un fait 
interne. 

Ce doute sur toutes les apparences émotives est 
général. 

On peut les interpréter comme ayant, (ou ayant 
eu), une valeur de réponse qualitative à une de- 
mande ; — ou bien comme n'ayant qu'une nature 
mécanique ; et, ultérieurement, une valeur de 
signe. 

Au lieu de rougir, on pourrait pâlir, ou suer, ou 
avoir envie d'uriner... ou même... mourir, l'arrêt 
du cœur est une réponse comme les autres. 



I. Parfois la simple surprise fait rougir. Le premier mouve- 
ment est pour se voiler. 
a. Le gribouille nerveux. 

214 



AN ALECT A 
Si je rougis d'avoir peur, j'ai peur de rougir. 



VIII 

DIFFICULTÉ DE DÉFINIR 
LA SIMULATION 



Ce qu'est la simulation ? Ce n'est pas de prendre 
une figure ou de faire un acte, qui n'est pas de 
notre nature — mais d'une autre nature. 

Cela n'a point de sens. — Qu'est-ce que notre 
nature ? — et d'ailleurs comment s'en départir ? 
Si ma nature est de simuler ? 

C'est l'idée de V inachevé àz cette nature seconde 
qui est l'idée essentielle de simulacre. 

On ne peut pas achever de ressembler. A prend 
de lui-même ce qu'il peut prendre de la figure 
deB. 

Il y a donc quelque part, ou en quelque mo- 
ment, un désaccord, — une coupure dans celui 
qui imite. 

il5 



TEL QUEL 

Et nous apprendrons à distinguer la soif, — 
manque de liquide ; et la soif, manque d'une sen- 
sation de fraîcheur. (Ce qui apaise la première 
n'apaise pas nécessairement la seconde ; et réci- 
proquement.) 

On pourrait généraliser : définir deux mondes 
qui se compénètrent, se substituent imperceptible- 
ment, — se commandent tour à tour. 

On s'éveille, ou on est réveillé, d'une simula- 
tion, — comme d'un rêve. 

La personnalité pèse peu devant ces pro- 
priétés \ 

Le passé, l'avenir, formes de simulation. La si- 
mulation volontaire, intentionnelle, est peu de 
chose auprès de la simulation ou identification 
inconsciente. 

Même notre personne, en tant que nous en 
tenons compte, est une simulation. — On finit par 
être plus soi qu'on ne l'a jamais été. On se voit 
d'un trait, dans un raccourci, et l'on prend pour 
soi-même l'efîet des actions extérieures qui ont 
tiré de nous tous ces traits, qui nous font un 
portrait. 



I. Cet inachevé joue enliferemenl le rôle de l'achevé pendant 
un («inps bref. 

2l6 



ANALECTA 



IX 



La simulation tend à une limite qui est la con- 
tradiction. 

Or toute pensée étant de la nature d'une simu- 
lation, il en résulte que toute pensée pressée et 
poussée à l'extrême, dans le sens de sa précision, 
tend à une contradiction. 



La simulation résulte d'une propriété fonda- 
mentale, à savoir que : une excitation quelconque 
sur un système partiel sensitif donné, provoque 
une réponse toujours identique, — la seule que 
puisse fournir un système partiel. Toute excitation 
de la rétine donne lumière et couleur. Qu'il 
s'agisse de radiations, de contact matériel, d'intoxi- 
cation ou congestion locale, la rétine y répond par 
des phénomènes lumineux. Il s'ensuit que l'on 
peut arbitrairement faire correspondre à ces phé- 
nomènes l'une des causes énumérées. Pour lever 
cette indétermination, il faut qu'aux phénomènes 
lumineux se joignent d'autres données. 

217 



TEL QUEL 

De même, si nous pouvons simuler la colère, 
la souffrance, l'indifférence, etc. — c'est que le 
mécanisme des actes et de la mimique qui signi- 
fient extérieurement colère, souffrance, etc., peut 
être mû identiquement par des excitations bien 
diverses, — motifs de colère, causes de souffrance, 
volonté de simulation, courant électrique, imita- 
tion inconsciente d'un autre sujet, etc. ^. 



X 



Mimétisme. 

L'émotion communiquée par le geste et l'atti- 
tude, il est bien plus difficile d'y résister qu'à celle 
qui parle. 

L'homme est le jouet absolu de tout homme qui 
se modifie devant lui. Il est esclave du sang et de 
la couleur du sang ; du gémissement et du 
trouble ; de la danse présente et du vomissement. 



r. La pluraliW des causes possibles est cause de In possibilité 
ties simulations. Les mûmes efjeti ne sont pas produits par les 
mêmes causes. 

2l8 



AN ALECT'A 

Plus lié peut-être par les sensations qui signi- 
fient, que par celles qui ne sont qu'elles-mêmes 
seules. 



u 



Critique du don des larmes. 

Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleu- 
riez. 

C'est plus bête que faux. 

Je ne vois pass l'intérêt qu'il y a à pleurer. 

Sinon le plaisir même de pleurer. 

Ce plaisir de faire fonctionner artificiellement 
telles glandes et amener tous les mouvements 
annexes et connexes qui les décrochent, qui justi- 
fient, achèvent le fonctionnement. 

La vieille « beauté pure » tenait à Honneur 
d'éviter les chemins des glandes.. Elle laissait glan- 
der les porcs. Produire une espèce d'émotion qui 
ne trouve pas sa glande ni haute ni basse, une 
émotion sans jus, sèche, c'était son affaire. 

Si elle tirait des pleurs, c'était par ses propres 
moyens ; par des moyens qui n'existent pas dans 
l'expérience forcée de la vie : et que la vie n'a pas 

219 



TEL QUEL 

prévus par des organes particuliers. Personne en 
général n'était forcé de pleurer. Là où tout le 
monde doit pleurer, elle s'abstenait. Elle n'acca- 
blait que quelques-uns. Et tous les autres deuaietit 
se demander, sans pouvoir comprendre, pourquoi 
ceux-là pleuraient. Idée pourtant de la Commu- 
nion. 

Avoir des machines pour la joie, pour la tris- 
tesse, des organes de l'impuissance à soutenir une 
pensée, que c'est étrange ! Appareils compensa- 
teurs, évacuateurs d'une énergie laquelle corres- 
pond elle-même à des images indigestes, — insou- 
tenables, inachevables. 

Et l'efïet variant avec les hommes : il y en a de 
durs à la détente... 



XII 
SIMULATEUR 



Celui-ci fait des grimaces derrière mon dos. Je 
le prends. Alors il recommence à froid sa grimace 
pour me faire croire que c'était un involontaire 

220 



AN ALECT A 

produit naturel de son système nerveux — un tic. 
Il aime mieux de paraître un peu malade qu'S 
de passer pour un vilain petit garçon sous les 
espèces d'un monsieur. 



XIII 
ACCIDENT 



Une tache d'encre... De cet accident je fais une 
figure avec un dessin dans les environs. La tache 
prend un rôle et une fonction dans ce contexte. Et 
ceci est analogue à la pensée de Pascal : « J'avais 
une pensée. Je l'ai oubHée : j'écris, au Heu, que je 
l'ai oubliée. » 

L'accident est rattrapé, rédimé. 

C'est ainsi qu'un homme surpris dans une gri- 
mace nerveuse qu'il faisait derrière mon dos, la 
conserve et l'utilise par dissimulation, en faisant 
l'expression avouable d'une douleur. 

Et c'est ainsi qu'un poète saisit une alliance de 
mots, y persévère, s'y obstine et lui donne quelque 
valeur. 



221 



TEL QUEL 

Transformation du fortuit, de l'inavouable, du 
honteux. Toute apparition de l'être interne au jour 
est honteuse, c'est-à-dire devant être ravalée, ca- 
chée brusquement, caméléonisée. On ne peut plus 
voir les yeux de celui qui nous a vus ou entendus. 
Caïn se cache. De même, le coup qu'on vient de 
recevoir, on veut en différer la conscience et la 
douleurs 



XIVj 



On pense naturellement â supprimer l'homme 
qui gêne comme on pense à écarter une mouche ; 
à se gratter immédiatement au point cuisant. 

C'est un réflexe de l'imagination, laquelle est 
faite pour ces solutions. 

L'imagination, c'est (pour la majeure partie) 
une pseudo-réalité réflexe, — une vue, un monde 
qui est une réponse, — comme un souvenir de ce 
qui devrait être, ou de ce qui ne devrait pas être *. 

ï. Noter ici qu'il n'y a pas de difTérence fonctionnelle entre 
Imaplner et se souvenir. 
La différence do ces deux modes se connaît après coup. 
Elle réeulle d'un jugement. 

222 



AN ALECT A 

Quelle est la vue, le « monde », qui répondrait 
à une excitation donnée ? — Tel est le problème. 
— Il faut, pour le bien saisir, le faire précéder de 
la notion que le monde donné, présent ou déjà 
connu ne contient pas (en général) cette réponse 
exacte. 

Les choses, en tant que mues, réorganisées, re- 
fondues, refaçonnées par les besoins, (besoins in- 
connus, mal connus, autres que ceux bien pourvus 
de signes spéciaux, de forces à eux). La combinai- 
son des représentations en quoi consiste l'imagina- 
tion n'est possible que par leur réductibilité, leur 
simplification, leur réduction à l'état signe, c'est- 
à-dire acte. 

L'image immédiate, qui se présente comme 
solution, peut être comparée à un plus court che- 
min dans l'espace ^ nerveux figuré, — dont la 
trame est formée par l'ensemble des correspon- 
dances entre besoins, actes et choses. Il me semble 
que les lois les plus simples et les plus importantes 
de « l'esprit » ont trait aux potentiels et aux géo- 
désiques de cet espace. 



I. L'espaco nerveux et sos postulats. 

Je dis espace nerveux plutôt qu'espace mental. 

223 



TEL QUEL 

XV 

La conscience a horreur du vide. 



XVI 



Le Moi fuit toute chose créée. 

Il recule de négation en négation. On pourrait 
nommer « Univers » tout ce en quoi le Moi refuse 
de se reconnaître. 



XVII 



Le son est une propriété de l'état exceptionnel 
de corde tendue. 

Chaque sensation est une exception ou excur- 
sion, un écart de quelque zéro 

o 

224 



'AN ALECT A 

Supposé qu'il existe un. zéro absolu de la sen- 
sation, on demande si un être qui atteindrait (par 
l'effet de quelque circonstance) ce point de sensa- 
tion nulle, l'atteindrait vivant, c'est-à-dire s'il 
pourrait revenir à la vie ?. 



XVIII 



Le vague, l'hiatus, le contradictoire, le cercle — 
véritables constituants de tout et de chacun, sub- 
stance la plus fréquente de chaque esprit. 



XIX 



Mon objet principal a été de me figurer aussi 
simplement, aussi nettement que possible, mon 
propre fonctionnement d'ensemble i: je suis 
monde, corps, pensées. 

Ce n'est pas un but philosophique. 

225 

15 



TEL QUEL 

La philosophie, dont j'ignore ce qu'elle est, — 
parle de tout — par ouï-dire. Je n'y vois point de 
permanence de point de vue, ni de pureté de 
moyens. 

Rien ne peut être plus faux que le mélange (par 
exemple) d'observations internes et de raisonne- 
ments, si ce mélange est fait sans précautions et 
sans qu'on puisse toujours distinguer le calculé de 
l'observé ; ce qui est perçu et ce qui est déduit, — 
ce qui est langage et ce qui fut immédiat. 



XX 



Mon goût du net, du pur, du complet, du suffi- 
sant, conduit à un système de substitutions — qui 
reprend comme en sous-œuvre, le langage, — le 
remplace par une sorte d'algèbre, — et aux images 
essaie de substituer des figures, — réduites à leurs 
propriétés utiles. — Par là se fait automatique- 
ment une unification du monde physique et du 
psychique^ 



223 



AN ALECT A 

XXI 
DES DÉFINITIONS 



Le travail de définir commence à la naissance. 

Si à l'âge de 40 ans je veux faire une définition 
— cette attention implique directement un travail 
qui s'étend à toute mon histoire antérieure. 

Essayer de définir le nombre, c'est essayer de se 
mettre au point oii l'on était avant de savoir ce 
qu'est un nombre, et en même temps ne pas perdre 
ma connaissance actuelle du nombre ; et enfin, pas- 
ser de ce premier état d'ignorance à ce point 
actuel, sans refaire tous les détours, sans s'égarer 
dans sa vie, sans la revivre, mais en somme rem- 
placer le tâtonnement et l'acquisition de l'idée, 
suivant une moyenne d'essais, de degrés dissémi- 
nés, etc., par un procédé fini, par un système 
d'actes strictement suffisant. — C'est un rac- 



if La défiaitioD est considérée ici comme un retour sur eol. 
227 



'SEL QUEL 



XXII 



Toute véritable découverte est payée par son 
auteur d'une diminution de l'importance de son 
« Moi ». 

Toute personne est moindre que ce qu'elle a fait 
de plus beaus 



XXIII 

La gloire doit s'obtenir comme sous-produit. 

XXIV 

RELATION DU DÉSORDRE 
ET DU POSSIBLE 

L*csprit va, dans son travail, de son désordre à 
'ion ordre. Il importe qu'il se conserve jusqu'à la 

22a 



AN ALECT A 

fin, des ressources de désordre, et que l'ordre qu'il 
a commencé de se donner ne le lie pas si complè- 
tement, ne lui soit pas un si rigide maître, qu'il ne 
puisse le changer et user de sa liberté initiale. 



XXV 



Qui est en train de faire une belle œuvre aper- 
çoit entre ses propres interstices une très belle 
œuvre. 

L'impression de Beauté, si follement cherchée, 
si vainement définie, est peut-être le sentiment 
d'une impossibilité de variation, de changement 
virtuel ; un état limite tel que toute variation le 
rende trop sensitif d'une part, trop intellectuel de 
l'autre ^. 

Et cette frontière commune est un point d'équi- 
libre. 



Equilibre dans le beatf. 

229 



TEL QUEL 



XXVI 



La spéculation est usage du possible. Mais ce 
possible dont je suis doué, comme en prévision de 
variations du milieu pour les compenser et y résis- 
ter, — pour les attendre — les devancer même, 
par là doit pouvoir entrer dans Vactuel : et c'est 
la pensée ! 

Il faut donc une partie de moi dont les moda- 
lités soient indépendantes, dans une certaine me- 
sure, de mon reste. Il ne faut pas que je sois entiè 
rement en équilibre avec le présent. 



XXVII 



Ni réloge ni le blâme ne valent rien. 
Vais-je dire : Ceci est bien — cela est mal ? 
Ces propos n'importent à personne, et en pre- 
mier, à moi. 



2^0 



'ANALECT'A 

Que me font mon indignation, mon enthou- 
siasme ? 

Tout au plus des éléments d'erreur.... 



L'intellect est une tentative de s'cduquer en vue 
d'empêcher les effets de déborder infiniment les 
causes. 

Il est donc contre le système nerveux. 

Il en méprise la propriété essentielle, qui est de 
donner de grands effets à de petites, très petites 
causeSa 



XXVIII 



Tu n'es pas fait ^qmx voir dans tel monde. Mais, 
si tu t'efforces, malgré l'inutilité de la peine, si tu 
te plais à ces peines plus qu'à ton facile succès, — 
on dira que c'est orgueil, ambition étrange, — 
quand ce n'est peut-être que le premier essai par 
toi de quelqu'un qui verra ce que tu vois et ce que 
tu ne vois pas \ 

I. Si chacun s© considérait comme ébauche de quelque 
homme à venir.. Fondement d'une étrange Morale. 

231- 



TEL QUEL 



XXIX 



Mon genre d*esprit n*est pas d'apprendre d*un 
bout à l'autre dans les livres, mais d'y trouver seu- 
lement des germes que je cultive en moi, en vase 
clos. Je ne fais quelque chose qu'avec peu, et ce 
peu produit en moi. Si je prenais de plus amples 
quantités, je ne produirais rien ; davantage, je ne 
comprends pas ce qui est déjà développé 



XXX 



Nous ne comprenons rien qu*au moyen de l'in- 
finité limitée de modèles d'actes que nous ofîre 
notre corps en tant que nous le percevons. 

Comprendre, c'est substituer à une représenta- 
tion un système de fonctions nôtres, toujours com- 
parables à un « notre corps » avec ses libertés, ses 
liaisons, 

232 



'AN ALECT'A 



XXXÏ 



tes mathématiciens travaillent à mettre au jour 
les mécanismes qui sont en nous, et en somme, les 
gênes mutuelles qui se produisent entre les intui- 
tions et qui font que le tout dépend des parties, — 
qu'un tout soit déterminé non par toutes les par- 
ties, mais par quelques-unes. 



• XXXII 

Un homme est du type intellectuel le plus pro- 
noncé lorsqu'il ne peut être content de soi que 
moyennant un effort « intellectuel ». — Tout ce 
qu'il peut accomplir et qui ne requiert pas d'efïort 
d'attention, ne lui donne pas la sensation de valoir. 
Les compliments qu'on lui en fait ne le touchent 
pas, et il se moque intérieurement de ceux qui les 
lui font. Ce qui ne lui a rien coûté ne compte 
pas \ 

I. Mépris du don gratuit et de ce qui n'a pas été élaboré. 



TEL QUEL 



XXXIII 

Ce qu'on appelle invention est de ïa nature 
d'une communication. 

La fécondité inventive en tous genres croît 
comme la possession, la perfection des moyens de 
communication. 

Une bonne notation entraîne des inventions. 

Il faut être deux pour inventer. — L'un forme 
des combinaisons, l'autre choisit, reconnaît ce qu'il 
désire et ce qui lui importe dans l'ensemble des 
produits du premier. 

Ce qu'on appelle « génie » est bien moins l'acte 
de celui-là, — l'acte qui combine, — que la 
promptitude du second à comprendre la valeur de 
ce qui vient de se produire et à saisir ce produit ^ 



XXXIV 

Un Homme sans bêtise, sans bêtises, manquerait 
de ce modèle perpétuel et portatif du fonctionne- 

I. Le génie consid^Té comme un jugement. 



ANALECTA 

ment propre et local du cerveau. Naïvetés, stu- 
peurs élémentaires d'un groupe, résistances insuf- 
fisantes, courts-circuits, suspens de la lumière 
incréée, actes hâtifs... acharnements d'oiseau 
contre une vitre, rires d'enfant devant le danger, 
se croire enfermé par une porte sans verrou \.. 



XXXV 

La sottise est de ne pas voir ce qu'un autre voit. 
La faiblesse, de ne pas pouvoir ce qu'un autre peut. 

Mais où personne ne voit et où personne ne 
peut, il n'y a ni sottise ni faiblesses possibles. 



XXXVI 



II y a dans l'algèbre quelque chose de la puis- 
sance de la « nature » et elle en retire un certain 

I. Il y a une bêtise h forme lente, une autre à forme rapide. 
Les uns se perdent dans leur cerveau. Les autres ne font que le 
traverser par le plus court. 



TEL QUEL 

élément de prestige. Je pense à la complication et 
à la longueur des immenses calculs, aux dévelop- 
pements infinis. On a l'impression du travail végé- 
tal, d'une répétition qui s'étale, d'une cellule qui se 
subdivise. 

L'algèbre seule donne cette impression. Le lan- 
gage ordinaire s'arrête aux premières démarches 
— est incapable de se conserver dans sa suite. 

L'algèbre a pour elle la figure de ses formules. 
Son extension combinatoire. Etc.. En quoi elle 
est inhumaine comme la vie aveugle et prolifé- 
rante est inhumaine. 



XXXVII 



Le travail de l'esprit considéré comme le pénible 
succédané d'un sommeil (puisque la solution vient 
en dormant, d'après beaucoup d'auteurs). 

— Dormez, et vous trouverez. 

Chercher n'est que se mettre en état de trouver 
par quelque accident ou par quelque sommeil. 
C'est préparer le champ de l'heureuse étincelle. 



236 



ANALECXd 



XXXVIII 



La connaissance fonctionnelle du système ner- 
veux devra réagir sur l'idée qu'on se fait de la 
valeur de la connaissance en général, sur la notion 
de certitude, d'univers, d'houame, ctc.\. 



XXXIX 



L* « esprit » s'arrache aux cKoses qui touchent 
le corps et sont sous les yeux. Il y retourne. Il 
donne à ces choses des fonctions diverses. Ainsi le 
même arbre est un bui de mouvement ; il est un 
signe de souvenirs ; il est im repère de pensées qui 
n'ont aucun lien avec lui, un fixateur ou un dis- 
tracteur, un révélateur, un interrupteur ; un réflec- 
teur ^. 

Voici un philosophe qui spécule sur le monde, 

I. Mais cette connaissance est dans les limbesj 
a II est en somme, un objet privilégié. 



TEL QUEL 

sur la connaissance ; il dispose de l'espace et du 
temps ; pense dans la plus grande généralité ; se 
distingue de son mieux de l'instant... mais sa pen- 
sée est au milieu d'objets et de petits incidents — 
de bruits, et des brusques reflets d'une fenêtre 
crevant de soleil qu'on ouvre en face de la sienne. 
Il a un goût dans la bouche et une jambe nerveuse. 
Il se perd et se retrouve, et se retrouve un peu dif- 
férent, tantôt ne se comprenant plus ; tantôt plus 
éveillé. 



XD 



La mort est l'union de l'âme et du corps dont la 
conscience, l'éveil et la souffrance sont désunion. 



XL! 



L'homme s'imagine « exister ». Il pense, donc 
il est, — et cette naïve idée de se prendre pour un 

238 



ANALECTA 

monde séparé, étant par soi-même, n'est possible 
que par négligence. 

Je néglige mes sommeils, mes absences, mes 
profondes, longues, insensibles variations. 

J'oublie que je possède, dans ma propre vie, 
mille modèles de mort, de néants quotidiens, une 
quantité étonnante de lacunes, de suspens, d'inter- 
valles inconnaissants, inconnus. 

Je ne puis me concevoir absent, supprimé, ne 
me réveillant plus un certain jour ; je ne sais com- 
ment m' interrompre, et je ne fais que m'inter- 
rompre ! 

Si tu penses devoir toujours te réveiller, pense 
aussi devoir toujours te rendormir. 

Si tu seras immortel, tu seras donc mortel. Il 
faut commencer par là. 



XLII 



A l'homme monté, tendu, clair, en pleine vi- 
gueur, il semble impossible que le même puisse 
cesser d'être tel. 

Il croit, — et voici la joi du type le plus simple, 

239 



TEL QUEL 

— il croit que pour pouvoir perdre connaissance, 
pour « mourir », il lui faudrait d'abord devenir 
un autre \ 

Sa vitalité lui est si présente et si nette — qu'il 
ne peut pressentir d'autre variation, réelle de son 
état que dans le même ton. 

Faiblir, périr, lui semblent extérieurs, ■- — 
comme théoriques,. 



XLIII 



L'homme a tiré tout ce qui le fait homme, des 
défectuosités de son système. 

L'insuffisance d'adaptation, les troubles de son 
accommodation, l'obligation de subir ce qu'il a 
appelé irrationnel. 

Il les a sacrés, il y a vu la « mélancolie », l'in- 
dice d'un âge d'or disparu, ou le pressentiment 
de la divinité et la promesse. 

Toute émotion, tout sentiment est une marque 
de défaut de construction ou d'adaptation. Choc 

I. Il iui «et impoMible d'être celui qui peut ne plut être. 
240 



'ANALECT'A 

non compensé. Manque de ressorts ou leur alté- 
ration. 

Ajouter à cela l'adaptation artificielle — déve- 
loppement de la conscience et de l'intelligence. 

Quelle étrange conséquence. La recherche de 
l'émotion, la fabrication de l'émotion ; chercher à 
faire perdre la tête, à troubler, à renverser... 

Et encore : pourquoi y a-t-il des émotions phy- 
siologiques (sans quoi la nature se perdrait) ? Né- 
cessité de perdre l'esprit, ou de voir partialement 
ou de former un monde fantastique, — sans quoi 
le monde finirait ! — Amour. 

Les fonctions finies conscientes contre la vie. 

La non-adaptation finale.... 



XLiy 

spécialité du mot. 

Ce que je me dis, — ce que je me crie, — je ne 
veux point qu'un autre me le dise. — Je soufïre, je 
m'évanouis s'il me dit cette même pensée... 

Pourquoi, comment cette asymétrie, et cette dif- 
férence de traitement ? Pourquoi souffrir de moi 
ce qui passe mes forces s'il vient de tes lèvres ? 

16 



TEL QUEL 

Et pourquoi je supporte le cri de la craie contre 
la vitre, si c'est moi qui la presse sur le verre, — 
(et même je ris de ta grimace), — et pourquoi le 
même grincement m'est odieux s'il vient de ton 
acte ? 

Pourquoi l'on ne peut se chatouiller soi-même 
et se rendre fou de ses chatouilles ? 

On pourrait donner à ceci une réponse facile 
en disant que l'efïet est dans la surprise et que l'on 
ne peut se surprendre soi-même volontairement. 
Mieux vaut laisser la question sans réponse. 



XLV, 



Un homme n'est qu'un poste d'observation 
perdu dans l'étrangeté. 

Tout à coup, il s'avise d'être plongé dans le 
non-sens, dans l'incommensurable, dans l'irration- 
nel ; et toute chose lui apparaît infiniment étran- 
gère, arbitraire, inassimilable. Sa main devant lui 
lui semble monstrueuse. — On devrait dire : 
VEtrange, — comme on dit VEspace, le 
Temps, etc. 

242 



ANALECTA 

C'est que je considère cet état proche de la 
stupeur comme un point singulier et initial de la 
connaissance. Il est le zéro absolu de la Reconnais- 
sance. 

La pathologie de l'esprit et celle du système 
nerveux sont pleines d'exemples des altérations de 
cette re-connaissance, que les diverses lésions savent 
parfois disséquer et dont elles isolent les éléments. 

La philosophie et les arts, — disons même la 
pensée en général — vivent des mouvements qui 
s'effectuent entre connaissance et re-connaissance. 

La mystique est... la Musique de ce domaine. 



XLVI 



L'homme dit au dieu : Il faut me détruire ou 

me satisfaire. 

Cette pensée lui semble si juste qu'il la fait dire 
par le dieu sous cette forme : Il te faut me satis- 
faire ou être détruit... Plus que détruit ! 



^3 



0:.EL QUEL 



XLVII 



Un problème n*€St réellement résolu que si la 
réponse qu'on a trouvée a d'autres propriétés en- 
core que celle de servir de réponse : l'existence de 
Dieu serait très fortifiée si on pouvait donner à 
Dieu d'autres emplois, et lui trouver d'autres 
aspects que ceux attenant à la Création. Mais on 
ne sait pas ce qu'il fait en dehors de nous, et c'est 
ce en quoi il ne nous touche en rien, qui établirait 
son existence. 

Mais que peut faire un dieu d'autre chose qu'un 
« monde «l 



XLVIII 



Sans les religions, les sciences . n'eussent pas 
existé, car la tête humaine n'aurait pas été habi- 
tuée à s'écarter de l'apparence immédiate et cons- 
tante qui lui définit la réaUté 

244 



HN'ALECT^ 



XLIX 



Que la « vie intérieure » n'est pas ce que l'on 
croit. 

Ineffables. 

Les mystiques, ces profonds égoïstes. Ils en per- 
dent la parole — inefïabilité — il ne leur sort que 
les soupirs et les exclamations de leur jouissance. 
Les mots puérils d'amoureux. 

Peut-être cette « vie intérieure » devrait-elle 
s'interpréter de plusieurs façons également légi- 
times et profondément différentes les unes des 
autres... 

C'est en quoi elle serait véritablement digne 
d'intérêt, — profonde, — et un peu plus qu inté- 
rieure — disons : supérieure *• 



I. La vie intérîeure ne vaut que par l'inconsfance, la mullî- 
formité, le degré de liberté et le nombre d'inlerprélalions, le 
nombre d'aspects de chacun de ses états... 



TEL QUEL 



E 



La théologie joue avec la « vérité » comme un 
chat avec une souri 



O 



Ce n'est pas réfuter loyalement un système que 
de ne pas réfuter en même temps tous les systèmes 
infiniment voisins. 



S'il s'en faut d'infiniment peu qu'une doctrine 
soit solide, si une modification très petite suffisait 
à la rendre incontestable, la critique qu'on ci'i 
ferait en exploitant cette petite imperfection, serait 
abusive, personnelle, mesquine ; mais le beau jeu 
serait d'attribuer à une pure inadvertance de l'au- 

246 



'AN'ALECT'^ 

teur, ce rien qui peut servir à un petit esprit de 
prétexte pour abîmer son ouvrage. 



LU 
MON CORPS 



Ce « mon corps » occupe un volume. Mais il 
semble qu'à Vintérieur de ce volume règne une 
connexion singulière. 

Les distances intérieures ne sont pas de même 
espèce que les distances ordinaires. 

Sensations, mouvements locaux ne semblent 
pas, quoique localisés, — être à des points diffé- 
rents par la distance. 

La distance de deux points du corps pris au 
Hasard n'a pas de sens. 

La distance de deux points dont le contact natu- 
rel ne peut advenir, et qui n'ont pas de relations 
singulières, n'existe pas ^. 

Le loin et le près sont aussi très particuliers. Un 

I. Le postulat fondamental de la dislance eitérieure 
ab + bc = ac n'a point d« sens dans la perception de l'en-deçà. 



TEL QUEL 

membre éloigné semble obéir sans intermédiaire, 
et être par là, plus proche qu'un, lieu non éloigné 
non docile ou non mobile. 



LUI 



Dans les distances corporelles intérieures on 
trouve que l'ordre d'éloignement des parties du 
corps se compose avec la mobilité de ces parties, — 
et avec les temps nécessaires pour les mettre en 
mouvement. Le plus mobile est l'œil. 

On pourrait classer ainsi, (grossièrement), œil, 
doigts de main, langue et mâchoire inférieure, 
tête, doigts de pied, main, avant-bras, pieds, 
membres inférieurs, lombes, torse, épaules, ceci 
très grossier — et variable. 

Mesure de la mobilité ? 

Cette mobilité est très composée. Elle tient à 
l'innervation, à la musculature et à ses insertions 
— à la masse, au moment d'inertie de la partie, à 
la situation du corps, au degré d'éveil ; aussi à la 
phase, c'est-à-dire aux états antérieurs immédiats. 

248 



'AN ALECT'A^ 



LIVj 



Le corps est une masse ou un espace, pénétré de 
sensibilité comme une pierre est veinée de fer, ou 
comme une éponge est pénétrée d'eau : pénétrée 
de volonté d'une façon moins subtile. Sensibilité 
et volonté laissant entre les réseaux où elles exis- 
tent, des parties insensibles et inertes, de grandeur 
limitée par la subtilité de leurs divisions. 

Il y a des régions où vouloir n'a pas d'existence, 
et qui sont purement locales. La grandeur de ces 
régions est remarquable par rapport à notre con- 
naissance et possession de nous-mêmes '. 

Analogie curieuse. La pensée aussi comprend 
des réserves qu'elle ne peut pénétrer. Il y a des 
distinctions qu'elle échoue à approfondir, des 
temps qu'elle ne divise pas. Elle pénètre quelque 
chose, mais jusqu'à un certain degré. 



I. C'est dire que ma pré««nc« est plus ou moins dense, eelon 
la région de mon corps considérée. 

2^9 



TEL QUEL 



LV 



La substance de notre corps n'est pas à notre 
échelle. Les phénomènes les plus importants pour 
nous, notre vie, notre sensibiHté, notre pensée sont 
liés intimement à des événements plus petits que 
les plus petits phénomènes accessibles à nos sens, 
maniables par nos actes. Nous ne pouvons pas 
intervenir directement et en voyant ce que nous 
faisons. La médecine est intervention indirecte — 
et d'ailleurs les autres arts. 

Dans cette petitesse, nos actes concevables n'ont 
plus de sens. 

Le système nerveux, entr 'autres propriétés ou 
fonctions, a celle de lier des ordres de grandeur 
très différents. Par exemple : Il relie ce qui appar- 
tient au chimiste à ce qui appartient au mécani- 
cien. 

La physique considère aujourd'hui des masses 
d'une telle petitesse que la lumière même n'a rien 
à faire avec elles. Les images que nous nous en 
faisons n'ont et ne peuvent avoir aucun rapport 
avec ce qu'elles prétendent représenter. La notion 
de forme n'a aucun sens à leur égard, est entière- 
ment étrangère à des objets si menus que Von n'en 

250 



'AN'ALECTA 

peut même concevoir le grossissement, — lequel 
suppose l'existence de la similitude. 



LVI 
ESPACE BUCCAU 



Comme la bouche est curieusement sensible, 
donne un mélange de fortes pressions, de trac- 
tions contrariées, d'obstacles et de corps durs inter- 
posés, de goûts et saveurs, de touchers humides et 
de glissements, de présences étranges, — de même 
la sensation d'ensemble de tout le corps et les mou- 
vements de l'attention dans le corps, comme celui 
de la langue qui tâtonne et travaille dans son 
antre... * 



LVII 



Deux Hommes de vigueur musculaire très iné- 
gale ont cependant la même conception de l'es- 

251. 



TEL QUEL 

pace. Et pour qu'il en soit ainsi, il faut donc que 
le système musculaire propre et le système qui le 
commande et sur lequel revient l'expérience, dif- 
fèrent nettement. 

Je n'apprends autre chose, en déplaçant une 
masse, que n'en peut apprendre celui qui peut 
déplacer une masse trois fois plus grande. 



LVIII 
ORDRE, DÉSORDRE ET SOI 



J*ai retrouvé ce cahier. Il n'était pas égaré. Bien 
au contraire ; mais si bien rangé que je ne me 
reconnaissais plus. Il était sorti de mes voies. 
J'avais perdu mon fîl conducteur, mon « dé- 
sordre ». Mais désordre propre, et personnel, et 
familier. 

Pour ne pas les égarer, mets les choses toujours 
où tu les mettrais spontanément. On n'oublie pas 
ce qu'on ferait toujours. 

Le désordre réel est le dérangement de cette 
espèce de règle, la dérogation à la fréquence. C'est 

252 



ANALECTA 

mettre les choses à une place réfléchie laborieuse- 
ment, — ou trouvée enfin après tâtonnements, 
combinaisons, déviations ou éloignements succes- 
sifs de la tendance, comme une découverte, un 
nouveau Monde, une solution rare... 

Alors, pour retrouver l'objet, je suis obligé de 
retrouver une certaine réflexion où rien, ne me 
reconduit. 

Mais s'il fut placé sans recherche, il me suffit de 
me retrouver moi-même, en bloc et en gros — 
c'est-à-dire // me suffit d'être. 

Si ta règle est le désordre, tu paieras d'avoir mis 
de l'ordre. 

Suis ta règle. 



LIX 



L'homme angoissé n'ose bouger — ni son corps 
ni sa pensée, comme l'homme dans un bain senti- 
rait le froid s'il remuait dans l'eau. Celui-là senti- 
rait sa peur. 

Le mouvement rend la sensibilité plus vive. 
Après un choc, on n'ose bouger. C'est un nexus 

253 



TEL QUEL 

étrange où les idées, les mouvements, la variation 
de la sensibilité se brouillent curieusement. 



LX 

BRUSQUES CHANGEMENTS 
D'UNE MÊME CHOSE 



Il y a parfois d'étranges, et brusques arrêts sur 
une idée, souvenir, coin de meuble. Tout à coup 
on croit voir pour la première fois, ce que l'on a vu 
mille fois ; ou l'on perçoit l'arrivée à maturité, — 
la puberté — d'une impression. 

Une idée paraît dans sa force plus que réelle ; 
et cependant on y avait pensé bien des fois aupa- 
ravant, et même de près, même avec ralentisse- 
ment, même avec soin ; — mais cette fois, elle est 
comme tangible. Ce visage me regarde. De même, 
il arrive que l'on comprenne longtemps après 
coup, quelque chose : une intention, un texte, une 
personne, — soi-même. — On trouve la significa- 
tion d'un regard qui nous fut adressé il y a vingt 
ans par un être qui a disparu : et les sens d'une 

254 



'AN ALECT'A 

phrase ; et la beauté d'un vers que nous savons pai 
cœur depuis l'enfance. 

Ainsi le grain de blé, retrouvé dans son hy- 
pogée, germe, dit-on, après trois mille ans d'un sec 
sommeil. 



LXI 
COLÈRE SURMONTÉE 



Au milieu d'un monologue terrible, interne, 
toute la justice personnelle debout, l'œil fixe, la 
colère et le dépit de tout, la vue de la vengeance 
sur soi-même, (car c'est immoler le monde entier), 
— au milieu de ces réponses effrayantes, de ces 
ordres de tyran, de ces dégoûts et de ces mots de 
juge coupable, de ces images rebondissantes — un 
éveil survient, qui en surprend la niaise méca- 
nique, qui écoute ces grosses bêtises horrifiques, 
ces clameurs et ces drames, et moque et siffle la 
fureur, — et la renvoie à... la nature, aux bctes, 
aux tempêtes... 

Il y a donc une sorte dé mouvement, un mouve- 
ment soudain pour sortir de ce moi qui vient 

255 



TEL QUEL 

d'être, et pour former un moi capable du moi pas- 
sionné antérieur, — qui voie ce qui voyait, et juge 
ce qui jugeait. 

Ce mouvement créé dans l'être qui ne se possé- 
dait plus, par les heurts, les surprises, les flagrants 
délits de bêtise où l'on se prend, par l'écho de sa 
voix, — ce mouvement créateur d'une conscience 
et d'un degré de conscience plus élevé, il est tou- 
tefois lui-même un réflexe. 



LXII 

Le détail entre dans ma chair. Je sens chaque 
dent de la scie. 

Ce que l'esprit a épuisé, parcouru d'un éclair, 
il faut que la lourde machine, la lente bête entière 
du monde en transformation le répète dans mes 
sens, — l'épèle — le réalise — avec toutes ses 
minutes, ses secondes et ses seizièmes de secondes 
psychologiques, avec sa marche de front et en 
profondeur, avec toute la minutieuse harmonie 
des moyennes ; — il faut que les tendances plus 
pressées s'arrêtent pour attendre les autres ; il faut 
que les cléments séparés et indépendants qui font 

256 



ANALECTA 

ce tout, — respectant grossièrement la figure géné- 
rale ; que les chocs, les mélanges s'arrangent... Et 
moi, sur mon fil spécial, dix fois allé au bout, dix 
fois revenu — je vibre entre ce lent réel et cet 
extrême, je vibre d'impatience, atome dans une 
flamme et j'émets cette radiation propre que j'écris 
icia 



LXIII 

Cette barre de fenêtre, ce plan poli d'une vitre, 
où le front s'appuie, accessoires de l'être, décor, 
système entre lesquels les pensées et les impres- 
sions se mcuventâ 



LXIV 

L'animal compliqué. Il met l'amour sur un pié- 
destal. La mort sur un autre. Sur le plus haut, il 
met ce qu'il ne sait pas et ne peut savoir, et qui n'a 
même point de sens. 

257 

17 



TEL QUEL 

C'est ajouter un monde à l'autre. Nous sommes 
par nature condamnés à vivre dans l'imaginaire, 
et dans ce qui ne peut être complété 

Et c'est vivre. 



LXV 



Le rêve est le phénomène que nous n'observons 
que pendant son absence. Le verbe rêver n'a 
presque pas de « présent » *« 



LXVI 



-Le rêve montre que la conscience est compatible 
avec le désordre, que des éléments de conscience 
existent indépendamment de leur sens, que ce 
sens est une réponse qui peut consister en de nou- 

I. Je rôve, lu rêv««, — c« sont fiKur«« d» rhétorique, cir 
c'est un év«illé qui pari* ou un candidat au rév«il. 



'AN ALECTA 

veaux cléments formant avec les premiers une suite 
divergente, les premiers étant abolis et remplacés, 
ou bien étant composés avec les suivants sans res-> 
triction et sans limite \.. 

Quand mon doigt suit le bord de la table ronde, 
il doit finir par repasser au point de départ. Mais 
non dans un rêve. 

Le réel peut sans doute être mis sous forme de 
postulats indépendants, more geometrico. Cela 
fait : abolir un, deux postulats — c'est le rêve. 

Ce groupement de postulats contient essentiel- 
lement le temps, — je veux dire les substitutions 
successives. — Le réel 7ie peut se concevoir instan^ 
tané, {d'ailleurs notre sentiment musculaire 
n'existe pas dans l'instant). 

A la lueur d'un éclair, ce qu'on voit est rêve — 
ou réalité ? — Il y a indétermination. Il faut pour 
le réel un recoupement de la conscience. Dès que 
cette opération est oblitérée, je suis à la merci de 
mes productions ^ 



I. Sans exemples, sans r«connaî«sancé. 

3. Ce qui a ii«u dans le plue petit temps de con<ciei>ee n'est 
oi réel, ni non-réel. 

259 



TEL QUEL 



LXVII 



Lorsque j^ dis : je vois telle chose, ce n'est pas 
une équation entre je et la chose, que je note ainsi ; 
c'est une égalité. - 

Mais dans le rêve il y a équation. Les choses que 
je vois me voient autant que je les vois. Ce que je 
vois alors m'explique en quelque manière, m'ex- 
prime — cela est organisé par moi, au lieu que je 
sois organisé par lui comme dans la veille \ 



LXVIII 
CAUCHEMAR 



Le cauchemar, ce rêve impuissant à rompre 
l'enchantement, cette image enterrée vive, — 
s'élève jusqu'à la précision la plus affreuse, à la 
netteté du réel. — Cette netteté marque l'efïort 
désespéré. 

I. C'est qu« le JE et ce qu'il voit sont de même espèce dans 
le6 rêves. 

260 



ANALECTA 

Comme le désespéré de la veille cherche le som- 
meil absolu, celui du sommeil cherche l'éveil. 

Comme l'homme englouti se débat désespéré- 
ment contre l'eau pour venir à l'air, les mauvais 
rêves engendrent les actes désordonnés de la mé- 
moire. L'eau qui étouffe, ce sont les actions cachées 
des gênes du fonctionnement organique. Le sol 
qui lui manque pour y appliquer ses forces, — à 
cause de quoi il les disperse et les consume en vain 
dans toutes les directions de l'espace, — c'est la 
localisation et la détermination de ces impressions 
qui le tourmentent au travers d'un voile. 

Le rêveur, dont le rêve se prolongerait, se dé- 
penserait, — déchargerait à la fin toute sa res- 
source mentale dans le t/ide ; rayonnerait toutes 
ses possibilités dans ce vide. 



LXIX 
ANALYSE INTERNE 



II y a des objections contre l'analyse interne. 
Ces objections peuvent se résumer ainsi ; 



2611 



TEL QUEL 

Les choses perçues <( en moi » ne sont pas fonc- 
tions continues de mon attention. Il y a une dis- 
continuité, peut-être alternante, et il s'introduit 
des figures nouvelles à chaque insistance du re- 
gard. 

Plus je fixe, plus je déforme ; ou plutôt, plus je 
change d'objet. 

Passant du vague au net, je ne me borne pas à 
changer d'approximation ; je change d'objet. 

Préciser une pensée, c'est former une autre 
pensée qui peut différer de la première, d'une dif- 
férence indéterminée. 

De plus, ce passage n'est pas uniforme. Je ne 
suis pas certain que, précisant deux fois le même 
état initial, j'aboutisse à un même état Nme, ou 
du moins j'emprunte le même chemin passant par 
cet état Nme. 

D'autre part, je ne puis même dire que ces 
choses soient fonction de mon attention, ou mon 
attention fonction d'elles. Je ne démêle pas nette- 
ment la part des choses de celle des forces et de la 
durée. Dans les phases de veille, la distinction 
semble nette, et cette distinction entre dans l'im- 
pression de realité. Au contraire dans les phases 
de mélange, (sommeil naissant, etc.), la réciprocité 
entre le regard et l'objet, leur équilibre réversible, 
semble bien s'installer. 



262 



'ANALECT'A 



LXX 

A la place de chaque homme, avec les mcmcs 
matériaux de chair et d'esprit, plusieurs « person- 
nalités » sont possibles, parfois coexktent, plus ou 
moins égales. — Parfois périodiquement. 

Les unes plus grossières que les autres — plus 
primitives — plus maladroites. Parfois une per- 
sonne enfantine redevient dans la peau d'un qua- 
dragénaire. On se croit le même. Il n'y a pas de 
même. 

Nous croyons que nous aurions pu, à partir de 
l'enfance, devenir un autre personnage, avoir eu 
une autre histoire. — On se voit bien différent. 
Mais cette possibilité de groupements de mêmes 
éléments de plusieurs manières persiste, — et c'est 
une critique-du-temps. 

Il n'y a pas de temps perdu, réellement écoulé 
tant que ces autres personnes sont possibles. 

Et d'ailleurs ma personnalité, — ma fréquence 
d'être un tel, avec toute sa variété, est comparable 
à un souvenir. Elle peut s'abîmer comme un sou- 
venir, et telle autre revenir comme un souvenir. 

C'est comme une mémoire de second ordre. 

363 



TEL QUEL 



LXXI 

ILLUSION DES SENS 
HALLUCINATION 



Je demande si on a observé des contre-halluci- 
nations... c'est-à-dire des non-perceptions de tel 
objet... c'est-à-dire la vision de ce qu'on verrait 
si tel objet n'était pas là ? 

Et aussi : Y a-t-il des hallucinations dyna- 
miques ? quelqu'un a-t-il frappé un coup de poing 
dans le vide et ressenti ce qu'il eût ressenti s'il eût 
heurté une table ? 



LXXII 



Le sot est un rudiment. Il montre des lois trop 
simples de combinaisons mentales^ 



264 



ANALECTA 

L'homme de génie fait pressentir son édifice 
extrêmement composé. La simplicité dans les ré- 
sultats, leur netteté, leur généralité, demandent 
elles-mêmes la collaboration de toute une profon- 
deur vivante, et d'un nombre immense d'éléments 
indépendants. 

Cette complexité agissante et non visible permet 
seule à la pensée de ne pas s'égarer à chaque tour- 
nant, de se prévoir et d'être tout autre qu'une 
réponse instantanée, transformée de la demande 
même, et non une réponse de l'objet de la de- 
mande. 



LXXIII 

Les contradictions peuvent passer Inaperçues. 
L'homme peut sans même les soupçonner, les 
porter en soi, et en croire les termes compatibles ou 
indépendants. Mais elles sont, et l'on dirait 
qu'elles travaillent d'elles-mêmes. 



265 



TEL QUEL 

LXXIV 
AGE DE GLACE 



L'âge froid vient, et est contraint de subir ce 
qui a été construit, pétri, arrêté, par l'âge de feu, 
et de se priver malgré soi de ce qui a été renoncé 
volontairement à l'âge de feu. L'homme mûr se 
loge dans la coque d'un homme jeune qui a dis- 
paru. 

Entre les deux âges, une époque de lutte et de 
gêne. L'ambition est le sentiment de k prévoyance. 
Un peu plus d'argent, un peu plus de puissance, 
et les honneurs, pour compenser ce qui s'affaiblit, 
ce qui tombe, ce qui s'obscurcit, ce qui s'endort, 
ce qui se dessèche *... 



I. Comme «e peut-il que l'homm© vi«nii»sant garde îe dSsîr 
dont il perd les ressources? — Est-ce le môme d^îsir que le 
jeune désir } — L'homme grandit, mrtrit, vieillit disconlinue- 
ment. Il ne grnndit, ne mrtril, ne vieillit pas en chaque instant. 
Son Jjre réel e«t sfHlionnnire sur cli.iqiie palier, et eon fonclion- 
nement est en régime permanent entre deux modincalioiis. 



AN A LE C T'A 



LXXy 



Le cerveau s'imagine soi-même comme un 
étrange repli dans l'ctofïe des choses. Il lui faut 
être doué de propriétés contradictoires en appa- 
rence, comme d'appartenir à la suite et de n'y 
point appartenir entièrement. Les mots : « devan- 
cer, attendre, prévoir, se préparer à, différer », 
nous sont propres et sans emploi que pour nous. 



LXXVI 
NÉBULEUSE LAPLACIENNE 



Mais quelle rotation a détaché la sensibilité de 
l'être ; et la conscience connaissante de la sensibi- 
lité ? 

Si cette conscience est un édifice dans la sensi- 
bilité ? 

Quand on s'éveille. 

Quand on s'endort. 



2^2 



TEL QUEL 



LXXVII 

Pensée est la chose qui est en même temps autre 
chose que soi ; et qui l'est toujours. 

Et quand elle se pense elle-même, elle ne se 
reconnaît pas ; et dit alors quelle se connaît. 

Et en effet, si elle essaye de se saisir, elle trouve 
du nouveau, et elle appelle se connaître : percevoir 
de l'inconnu, du surprenant, du neuf, dans le 
connu même, par le connu même, en tant que 
connaissance. 

Je me connais en tant que j'arrive à m'étonner 
moi-même, à me trouver inconnu, à me percevoir 
c'est-à-dire à me diviser de moi. 

Je ne prends plus une image pour un objet, ni 
un pincement secret pour un avertissement mysté- 
rieux. Je sens que tout phénomène m'est exté- 
rieur ; et le plus profond — peut-être, — le plus 
extérieur. 

Dans ce monde, la différence de phénomènes 
est un phénomène. 



2l^ 



^ANALECTd 



LXXVIII 



Qu'est-ce qu'un moment — un éclair ? Sinon 
précisément ce qui accumulé ne saurait composer 
un temps : le contiaire d'une durée^ non son élé- 
ment. 



LXXIX 

ATTENTE ET VALEUR 
DE L'INATTENDU 



C'est l'imprévu, le discontinu, la forme de réel 
et d'être à laquelle on n'aurait jamais pensé, — 
qui font le charme et la force de l'observation et 
des expériences. 

On croyait contempler ou pressentir les solu- 
tions possibles, et il y en a une autre... 



2S9 



TEL QUEL 



LXXX 

Discussion métaphysique. Si l'espace est fini, si 
les figures semblables sont possibles, si etc. 

Ces disputes, de plus en plus serrées, ont le pas- 
sionnant et les conséquences nulles d'une partie 
d'échecs. 

A la fin, rien n'est plus — sinon que A est plus 
fort joueur que B. 

Parfois il en ressort aussi qu'il ne faut pas jouer 
tel coup désormais. On se ferait battre. 
Ou qu'il faut prendre telle précaution... 



LXXXI 
PROFONDEUR 



Profondes, insignifiantes, et d'autant plus insi- 
gnifiantes que plus profondes, ces recherches qui 
ne cherchent que leurs limites. 



270 



AN ALECT'A 

Il n'y a que les choses superficielles qui puissent 
ne pas être insignifiantes. Ce qui est profond n'a 
point de sens ni de conséquence. 

La vie n'exige aucune profondeur. Au con- 
traire 1 



Profond est (par définition) ce qui est éloigné de 
la connaissance. 

Superficiel, ce qui est conforme à la connais 
sancc aisée et rapide. 

— L'obscurité est profonde, dit l'Œil. 

— Profond est le silence, dit l'Oreille. 

Ce qui n'est pas — est le profond de ce qui 
est- 
Mais, (puisque nous jouons sur ce mot, divi- 
sons-le...) distinguons deux profondeurs. 

L'une, pour y placer les objets que nous croyons 
que notre esprit saisirait par un simple accroisse- 
ment de ses puissances connues, — durée d'atten- 
tion, — persistance des impressions, — nombre 
des actes indépendants ou opérations, ou des don- 
nées simultanées, etc. 

L'autre, pour domaine et dimension des choses 
que nous croyons exister, mais ne pouvoir être 
perçues que par une cormaissancc douce de pro- 

271 



TEL QUEL 

priétés non semblables, non homogènes à celles de 
la nôtre. Cette profondeur est le lieu d'objets in 
connus d'une connaissance inconnue... 



LXXXII 



Je ne déteste pas ces questions dont l'intérêt est 
aussi grand, l'importance aussi faible qu'on le vou- 
dra. 

Il y a de ces jeux de l'esprit qui l'approfondis- 
sent, l'amenuisent, l'apprivoisent à la complica- 
tion et aux prolongements des conceptions ; et qui 
s'emparent profondément de lui, le tourmentent, 
l'enchaînent ; mais n'ayant aucune conséquence 
extérieure, aucune importance directe, il s'y peut 
livrer librement et en développer les difficultés 
symétriquement, et par ordre S 



I. Le réel n'a d'importance pour moi que dans la mesure où 
il supporte, alimenle, préserve, excite, sécrète le sensible el 
l'intelligible, et donc — le non-réel. 

272 



ANALECTd 



LXXXIII 



La métaphysique consiste à faire semblant de 
penser A tandis que l'on pense B, et que l'on opère 
sur B. 

Avec les philosophes il ne faut jamais craindre 
de ne pas comprendre. Il faut craindre énormé- 
ment de comprendre. 

Mais il faut chercher à les comprendre, eux. 

Quand un philosophe pense à VEtre, il prend 
une certaine configuration à demi visible, à demi 
cachée. Cette configuration; ne doit point paraître 
dans sa pensée. 



Croire à X, c'est faire que X ne dépende que de 
moi. 

Ne pas croire à X, c'est voir que X dépend de 
conditions non données ou non réalisées, et aux- 
quelles je ne puis ou ne sais suppléer. 



273 

18 



XEL QUEL 



LXXXIV, 

Le réel ne peut s'exprimer que par l'absurde. 

N'est-ce pas toute la mystique et la moitié de la 
métaphysique que je viens d'écrire ? 

En vérité, qui veut concevoir le moindre phéno- 
mène chimique ou physique, s'il s'efforce de ne 
pas y introduire ces opérations finies, nettes, 
comme de séparer une masse, de discerner le vo- 
lume, de la structure ; celle-ci, du poids, etc., de 
distinguer le temps, du changement ; la vitesse, de 
l'accélération ; le corps, de sa position ; les forces, 
de la nature et de la situation, etc. s'il peut encore 
concevoir quelque chose, — c'est un rêve qu'il 
aborde et explore. 

Et pour une certaine division trop fine ou atten- 
tion trop poussée, les choses perdent leur sens. On 
dépasse un certain « optimum » de la compréhen- 
sion, ou de la relation possible entre l'homme et 
ses propriétés ; l'homme tel que nous nous sentons 
et nous connaissons l'être, ne pourrait plus exis- 
ter, être conçu dans ce petit domaine étrange où 
pourtant sa vision pénètre. On voit, mais on a 
perdu ses notions à la porte. Ce qu'on voit est 
indubitable et inconcevable. La partie et le tout ne 
communiquent plus. 

274 



'ANALECT'A 

Ceci est général : en logique, au microscope, 
dans le rêve, dans la profonde méditation, dans les 
états horriblement détaillés de douleur, d'anxiété. 

L'optimum ne comporte pas ces « agrandisse- 
ments » des durées ni des angles de vue \ 



LXXXV 
RELATION 



L'être mystique est transformable directement 
en être « immoral ». 

L'être moral est défini par l'existence et la pres- 
sion d'une règle (quelconque) d'origine étrangère 
à lui : — le « devoir » doit être une règle sans 
charmes, et qui n'est plus elle-même si on lui en 
trouve. 

Il lui est essentiel qu'elle soit une gêne et excite 
la répugnance ^. 

I. L'optimum de la connaissance est sans relation simple avec 
1© réel. 

3. L'amertume essentielle au devoir. Pas de devoir suave. 
Faire bien doit faire du mal. 



TEL QUEL 

L'être moral se meut comme le chien vient au 
fouet. S'il venait en gambadant, ce serait un autre 
être, et la moralité ne serait plus en lui. Le dres- 
sage ne doit donc pas réussir au point de renverser 
les valeurs ; car le comble de dressage ainsi atteint 
exclut le mérite. La mauvaise humeur est un ingré- 
dient nécessaire du mérite. 

Mais un mystique, un être capable d'aller en 
chantant aux supplices, est, par là même, tout aussi 
capable d'aller au péché le plus noir, le plus déli- 
cieux, — avec des larmes trop chaudes. Il est grave 
de classer toutes choses selon les sensations qu'elles 
donnent. L'un placera Dieu à l'infini, mais l'autre 
y mettra autre chose. Ce sera parfois le même, et 
le passage de lui à lui, l'afïaire d'un instant. 



LXXXVI 

MONTRE EN MAIN 



Il n'y aurait qu'à attendre pour voir le sceptique 
îe changer en croyant ; le croyant en sceptique, le 
rlassique en jauve, et réciproquement. Afîaire de 
oaticncc. 



«2^ 



'AN ALECT'A 



LXXXVII 
L'ÊTRE ET LE SAVOIR 



« Savoir », ce n'est jamais qu'un degré. — Un 
degré pour être. 

Il n'est de véritable savoir que celui qui peut se 
changer en être et en substance d'être, — c.à.d. en 
acte. 

Les connaissances les plus vaines sont celles qui 
se réduisent en pures paroles et qui ne peuvent sor- 
tir de ce cycle verbal. 



LXXXVIII 

Quelle que soit la valeur, la puissance de péné- 
tration d'une explication, c'est encore et encore la 
chose à expliquer qui est la plus réelle, — et parmi 
sa réalité, figure précisément ce mystère que l'on 
a voulu dissiper. 

27? 



TEL QUEL 



LXXXIX 

Toute psychologie — en ce qui concerne les 
valeurs de l'intellect, — se réduit à ceci : 

ce qui me vient à l'esprit ; 

ce que je cherche à faire venir à mon esprit ; 

ce que je rejette et raye de l'avenir de mon 
esprit. 



XC 



Nous n'en sommes pas encore au moment où 
la psychologie peut avoir à faire à la logique. Il 
s'en faut ! La logique ne peut jouer qu'à partir du 
moment où les définitions sont bien arrêtées, où 
elles sont exprimées définitivement en concepts. 
Le jeu ne peut commencer qu'après les conven- 
tions arrêtées. 



l'j^ 



HN'ALECT'H, 

XCI 
OBJET DE LA PSYCHOLOGIE 

L'objet de la psychologie est de nous donner 
une idée toute autre des choses que nous connais- 
sons le mieux. 

Arriver à s'étonner des habitudes ; à considérer 
la surprise comme probable. 

Se faire une image des relations d'images ; défi- 
nir nos images par des relations... 

Se faire du Moi un non-Moi ; et rapporter à un 
Moi tout le non-Moi — 

Toutes les Danaïdes au travail .1 



XCII 
îvIONDE PSYCHIQUE 

Essaie de concevoir un monde étrange oij l'ap- 
proche, la prévision du phénomène, a tous les 

279 



TEL QUEL 

effets du phénomène : — où les hasards redevien- 
nent comme mus désormais dans une loi : où 
l'improbable devient, par une conséquence de sa 
production une seule fois, le probable... 



On ne peut se figurer assez nettement le système 
psychique, et sa singularité, que par une compa- 
raison constante avec le monde de la physique. 
J'entends une comparaison fine — c'est-à-dire en 
essayant d'adapter par analogie les concepts de la 
physique, son langage, et ses analyses aux faits 
psychologiques. 

Alors, des propositions physiques, les unes sont 
affirmées, les autres niées du monde psychique 
(mais sous réserve de la possibilité de comparaison, 
naturellement). 

Surtout, ne pas vouloir que les résultats de ce 
rapprochement soient ceux que Ton désire. 

Les réactions négatives sont encore plus remar- 
quables que les positives \ 



1. La théorie physique utili(<fe comint fiaclif- 
280 



AN ALECT A 



XCIII 



Aujourd'hui, 17 mars 191., je fais profiter un 
petit travail poétique de l'excitation provoquée par 
un scandale public, par les cris des aboyeurs de 
journaux. 

Ce virement de crédits nerveux est un fait géné- 
ral. Un problème de géométrie profite d'une co- 
lère. Un bonheur intellectuel fait que le mendiant 
soit bien reçu. 

Le reflet énergétique d'une émotion va éclairer 
une idée très éloignée. C'est un échange perpétuel, 
essentiel. 

Mais la dépression se transporte de la même 
manière. 

Croire à une chose c'est pouvoir ou devoir ajou- 
ter à l'idée de cette chose une force, une capacité 
de résister et de faire agir, extérieure à cette chose 
même. Une énergie d'emprunt ^. 



I. La croyance eet un virement. 
281 



TEL QUEL 

XCIV 
DURÉE 



1. En songeant aux éléments de durée d*un 
ouvrage, je retrouve cette pensée : les impressions 
et leurs suites ont pour tendance générale de pro- 
voquer quelque acte qui les annule : j'ai faim, — 
je mange, je n'ai plus faim. 

2. Mais pour certaines impressions, l'acte 
qu'elles provoquent et qui tend à les annuler, les 
renouvelle et les exaspère. Ainsi : je suis gratté, je 
me gratte, mais le passage du passif à l'actif n'est 
que de rien. Et je suis forcé de me substituer à la 
cause de mon prurit. C'est un cercle. Pour cer- 
taines autres impressions, il n'y a pas d'acte qui s'y 
oppose directement, je n'ai pas de main qui 
atteigne au fond de ma gorge, qui puisse déchar- 
ger mon estomac, etc. Alors des efforts désordon- 
nés, violents, surabondants, ou bien la distraction, 
la multiplicité d'autres impressions me soulagent 
quand il est possible. 

3. Un ouvrage donne une impression. Si elle 
est définissable et classable, elle est finie. On s'en 

I 
282 



'ANALECTA 

défera par un acte classificateur. Mais s'il faut pour 
sa durée, et pour atteindre une certaine intensité 
et un certain efîet esthétique, qu'il hante la mé- 
moire, qu'il ne soit pas résumable, ni facile à défi- 
nir ; qu'il n'y ait pas d'acte qui le satisfasse, — 
trouver les conditions de cet ouvrage et les assem- 
bler dans le réel, c'est ce qu'on appelle la magie, 
la beauté, etc. \ 

La musique ici est l'exemple typique : obses- 
sion '. 

4. Il y a un type de durée qui est tel que la 
durée soit déterminée par le seul temps de l'acte- 
détente ; — un autre qui est de la nature d'un 
empêchement : un autre qui est diffusion, nombre 
d'événements en tous sens. 



xcv 



Ni sur la mémoire, ni sur la pesanteur, pas 
même d'hypothèses. J'entends : d'hypothèses 

I. En somme, les dimeinsiorrs d'un ouvrage doivent être 
déterminées par une analyse des conditions de prolongement, 
de renforcement et de répétition des impressions. 

3. La Musique hante la mémoire, n'est pas résumable, et est 
indéfînissable. 



283 



TEL QUEL 

utiles, c'est-à-dire qui suggèrent quelque mode 
à' agir sur ces liaisons. 



XCVI 

Les impressions ou sensations de l'homme prises 
telles quelles, n'ont rien d'humain. 

Elles sont de l'ordre d'une surprise — d'une 
insuffisance de l'humain. Nous pouvons — mais 
non toujours — rechercher cette mise en défaut 
— rattraper ce qui vient d'être — à l'état informe. 

Et ceci est la racine de la mémoire. 

Le souvenir est (de ce point de vue primitif)^ un 
fait élémentaire qui tend à nous donner le temps 
d'organisation qui nous a manqué d'abord. Ce 
temps est celui que j'appelle de seconde espèce. La 
durée (perçue) est l'efîort qu'il faudrait faire pour 
maintenir à l'état réversible, en état d'équilibre, le 
système formé de demandes extérieures et de ré- 
ponses exactes. 

Durée d'un phénomène — grandeur qui mesure 
intensivement et inutilement l'ensemble des modi- 
fications quelconques qui conservent un phéno- 
mène. 



ANALECTA 

XCVII 
PENSÉE ÉCHAPPÉE 



Ce n'est pas la mémoire qu'il faut accuser. 

C'est le chemin qu'on a perdu sans l'avoir pour- 
tant quitté. Mais il a fait tant de tours et s'est re- 
coupé tant de fois ! La pensée qu'on a égarée 
existe, — elle est LA. Mais ce monument qui est à 
cent pas de toi, est environné de rues où tu te 
perds. 



XCVIII 
MÉMOIRE 



Un jour, je me suis défini la mémoire de la 
manière suivante : A est un souvenir si à partir de 
l'impulsion ou excitation E, A se produit au bout 
d'un temps T. Ce temps spécifique définit la mé- 
moire. Définition arbitraire, difficile à justifier. — 

285 



TEL QUEL 

Mais si l'on accorde que tout souvenir a une cause 
— une excitation-cause^ et que nulle excitation ne 
peut ni agir instantanément, ni se conserver indé- 
finiment, on voit que cette définition est digne de 
considération. Elle se réduit, au fond, à accentuer 
le caractère réflexe du souvenir. Il s'agirait d'avoir 
une autre condition pour recouper celle-ci, pour 
séparer le souvenir des autres réflexes. Ou bien 
établir que précisément le temps qu'exige un sou- 
venir est caractéristique, (lui et ses multiples), 
de la mémoire, et la sépare nettement d'autres 
réactions. Mais ce serait un cercle, puisque 
cette démonstration impliquerait la définition 
cherchée. 

Dire : toute réponse qui se dessine aux temps 
T, 2 T... après l'excitation, est un phénomène 
applicable au passé, semblable (géom.) à un phé- 
nomène passé, explicable par une opération impli- 
quant autre chose que ce qui est et qui met en série 
ce qui est après ce qui fut ^. 



I. En iomme, mon intenHon était la suivante : arriver à éta- 
blir les propositions ci-n|)rès : 

a) au temps do réarlion psychologique le plus bref corres- 
pond l« fait de conscience le plus simple, qui eet pure rMlilu- 
tion ou répétition, — un souvenir. 

b) ce temps est un quantum caractéristique. 

286 



^AUALECZ'A 

XCIX 
DES SONS ET DES ODEURS 



Les enchaînements. On ne peut, et donc on ne 
sait enchaîner les parfums. Si on le pouvait et 
savait, quelle musique ! 

Pour l'ouïe la variation est perçue — et il y a 
enchaînements, prolongement possible, musique. 

Comment se peut-il ? 

Une succession d'odeurs ne donne qu'une pure 
succession d'idées (au plus). Mais une succession 
de sons peut définir un être nouveau, parce qu'elle 
peut correspondre à un acte complexe. 

Un son isolé est plus nul (en général), qu'une 
odeur isolée. 



c 

Les odeurs s'ignorent entr'elles. 
287 



TEL QUEL 



CI 

FUTUR INTÉRIEUR 



Dois-je attaquer ou attendre ? Fuir ou tenir ? 

Dois-je rire ou me fâcher ? 

La réponse est fournie par la structure de mon 
futur intérieur. Suivant que je pénètre et que je 
distingue plus ou moins loin en moi-même, je rirai 
ou me fâcherai. 



Cil 



La moitié d'une pensée n'est pas une pensée, 
mais elle peut être perçue. Une pensée est un quan- 
tum indivisible. La fonction perçue est perçue, — 
précisément en tant que pensée, sans confusion 
avec l'objet de la pensée comme il arrive générale- 
ment des pensées entières \ 

I. Qui pense, confond néoossairem«nt. 

Qui ne confond pas, — perçoit la pensée du pensant. 

288 



'ANALECTA 

La pensée utile exige une confusion de son objet 
et de l'acte « cérébral » qu'elle est. Mais sa rupture 
par un incident rend cet acte plus sensible que son 
objets 



cm 



Prévoir, c'est voir des images que l'on affecte du 
signe Avenir. Il y a donc des signes (Passé, Ave- 
nir) pour affecter les images. Le signe « avenir » 
nie d'une image qu'elle reproduise le passé ; 
qu'elle soit conforme au présent et qu'elle soit sans 
rapport avec le réel. Alors, le seul rapport sera de 
pouvoir être \ 

Le mot que je vais dire et que je prévois, 
grande probabilité. Il ^ a donc des aires de prc- 



I. L'avenir considéré comme notatioft. 

a. Probabilité qui dépend €ll«-mêm« d« la diirfe probable d* 
l'lat«iy^l$ ealre la prévision et l'événemeut. 

289 

V. 1» 



fTEL QUEL 



CIV 



tyC langage sert aisément à mettre devant la 
pensée un verre très grossissant, qui la projette aux 
yeux étrangers comme monstrueuse et dilatée, 
quand elle-même n'était pour elle-même qu'un 
peu d'agitation locale. Mais celui qui n'a pas le 
don littéraire exprime par contre en très petit ses 
plus grandes émotions et ne peut émettre que des 
épithètes sans force. C'est le verre diminuant. 



cy 

DOUTE 



Voici un bel intitulé de chapitre : du nombre 
des choses que nous n'avons pas encore songé à 
mettre en doute. 

Mais à propos de doute, ce grave sujet d'anciçns 
débats un peu évaporés, il n'est pas de philosophe 
récent qui ait songé à le transformer plus profon- 

ogo 



dément que l'a fait Descartes, en le constituant sur 
l'idée et la présence de la diversité mentale. Le 
doute revient alors au sentiment des variations et 
en particulier à l'admissibilité de tels postulats. 

Attacher à tout jugement sa vraie nature psy- 
chologique et donc le groupe entier des possibles... 



CVI 

Les choses les plus tragiques ne sont pas les 
choses les plus sérieuses. Même elles sont à l'anti- 
pode de celles-ci. 

La mort enlève tout sérieux à la vie. — C'est 
pourquoi les religions ont cru devoir faire de la 
mort une espèce d'acte, quelque chose comme un 
mariage ou un examen ; et ont ajouté une vie fidu- 
ciaire subséquente à la vie, précisément pour faire 
à la mort un rôle positif dans les considérations de 
vie, et faire de la vie une fonction de variable 
complexe, — et donner enfin à la mort valeur 
actuelle, exactement comme une créance à valeur 
actuelle et négociable \ 

I. Le suicide, suppression du possible, — du crédit d« l'ave- 
nir. Or ce crédit, oe capital d» pos«ibl«, e«t l'unique fondenoent 
ou argument du sérieux d« la vie. 

291 



TEL QUEL 



CVII 
GÉOMÈTRE 



Tandis que tel insecte est merveilleusement 
outillé pour jouer de la tarière, pour filer ses filets 
de soie, ou pour maçonner de cire son. espace 
polyédrique, — ce très gros insecte l'est pour la 
logique, et dévide sans jamais s'embrouiller ni 
rompre son fil une chaîne de conséquences infinies. 



CVIII 

Un espace n*est pas un ensemble de points. Cela 
est enfantin. 

Il est une unité comme le point en est une. 

C'est un point généralisé. 

C'est la chose réciproque d'un point. 

292 



fANALECT A 



CIX 



L'espace est un corps imaginaire comme le 
temps un mouvement fictif. 

Dire : « dans l'espace », « l'espace est empli 
de », — c'est définir un corps. 



ex 



Il n*est pas de proposition, il n'est pas de des- 
cription, pas de raisonnement dans lesquels les 
mots de temps et d'espace ne puissent être avanta- 
geusement remplacés par d'autres termes chaque 
fois plus particuliers *. 

Temps, espace, infini sont mots incommodes. 

Toute proposition qui se précise les aban- 
donne. 



I.- Querelle de mois 

293 



ÇTEL QUEL 

CXI 

ANTHROPOMORPHISME 



Si un fil était parfaitement homogène, quelle 
que fût sa minceur, quelque poids que l'on y sus- 
pende, quelque secousse il vienne à subir, il ne 
saurait se rompre, — ' il ne saurait où se rompre. 



CXII 

La liberté suppose que quelqu'un mis exacte- 
ment à ma place ferait autre chose que moi. Mais 
qui définira cette place ?, 



CXIÏI 

Le sentiment d'être libre peut faire partie d*un 
être nécessaire, et être un moment d'un fonction- 

294 



^AN ALECT A 

ncment régulier, comme le sentiment de voir, de 
marcher fait partie d'un état de sommeil (à titre de 
rêve). 

C'est insérer plusieurs « mondes » à certains 
points d'un monde unique et monodrome. 



CXIV 

Ma liberté est de ne pas savoir d'où viennent 
mes idées, c'est-à-dire de n'avoir pas une idée qui 
commande et assigne toutes mes autres, leurs re- 
tours, leurs amourCfl 



cxv 

PROBLÈME INSOLUBLE 

Si deux Hommes aimaient précisément les 
mêmes choses (et rien qu'elles), auraient-ils néces- 
sairement les mêmes répulsions ?. 



2Q5 



[TEL QVEL 



CXVI 

IMAGE DE LA LIBERTÉ 



Je ne sais plus où j'ai représenté le « problème 
de la liberté » par cette image : qu'on se figure 
deux mondes identiques. On remarque sur cha- 
cun d'eux un certain homme, le même agissant 
mêmement. 

Tout à coup, l'un des deux agit autrement que 
l'autre. 

Ils deviennent discernables. 

Tel est le problème de la liberté. 

J'ajoute aujourd'hui ceci : on peut représenter 
la nécessité par l'identité de deux systèmes. 

Dire qu'une conséquence est nécessaire, c'est 
dire que deux systèmes identiques en A. B. C. 
seront identiques en D. 



^9? 



14N ALECT A 



CXVII 



Le crime comme soulagement ef, en somme, 
— moralisation — exorcisation du criminel — 
(lequel était auparavant peut-être, bien plus crimi- 
nel, lourd et horrible de la chose devant être 
faite...) 



cxvni 

Une idée très compliquée est plus légitime 
qu'une simple, car les choses sont aussi compli- 
quées qu'on le voudra, et si tu veux représenter du 
plus près les choses, tu seras d'autant plus compli- 
qué. 

Mais une idée très compliquée est très rare ; 
antipathique à l'esprit, et au langage. On peut la 
rejoindre, mais il sera impossible de la saisir entiè- 
rement, de la conserver et retrouver aisément, de 
s'en servir. Le sens de Vuùle a donc fait la bonne 
réputation du simple. 



m 



TEL QUEL 



CXIX 



Les pensées que l'on garde pour soi, se perdent ; 
l'oubli fait voir que soi, que moi, ce n'est per- 
sonne^ 



cxx 



Pas de révolution plus profonde que celle qui 
remplacera l'ancien langage et les anciennes idées 
vagues par un langage et des idées nets. 

Mais peut-être le vague est indestructible, son 
existence nécessaire au fonctionnement psy- 
chique *, 



I. Car r«sprit se meut dam le vague, du vague au précis. 
298 



cxxi 

OPINIONS PENSÉE PARTIELLE 



La partie de nos pensées qui est provisoire, inc- 
tudiee, simpliste, résultant de la date, de la mode, 
de la classe de l'interlocuteur présent, du décor... 
de tout, excepté de la chose même qu'elle semble 
viser, c'est l'opinion. 

Lorsque l'homme est suffisamment et solide- 
ment sot, lorsqu'il ne se doute même pas des diffé- 
rences de valeurs logiques, qu'il ne sent pas 
l'escamotage des objections, qu'il confond des 
impressions primitives, naïves, avec l'authenticité, 
etc. l'opinion en lui se baptise conviction. 

Mais je veux dire encore un mot de l'opinion. 

Pourquoi telle opinion, non telle autre ? 

Ici, la coutume est d'invoquer le sentiment. 

Sensibilités différentes, donc — etc. Voir Pascal. 

Le pauvre raisonnement va se réduire à le céder 
au sentiment. 

Voici un autre point de vue : 

Il s'agissait d'abaisser le raisonnement. Et ce 
qui abaisse le raisonnement ce ne peut être que... ? 
— On ne risque rien de l'appeler sentiment i 

299 



TEL QUEL 

L'autre point de vue — dit : 

Vous pensez de telle sorte, non de telle autre ; 
ce peut être par ce que la puissance de presser vos 
pensées, de les faire tendre à une figure précise, s'est 
arrêtée à tel point. Si vous ne savez les attaquer, 
les presser, les traduire, et les retraduire, — vous 
demeurez à tel état. — Ou si le temps, le goût 
vous a manqué, attendez encore un peu. Telle 
pensée qui a dormi vingt ans s'éveille, trouve en 
moi un nouveau maître qui la rudoie et la 
change... 

Et l'opinion sur tel objet dépend donc aussi de 
cette puissance formelle, des adversaires intérieurs 
suscités, — du travail interne, — du sommeil et 
du réveil... 

Et fort peu de l'objet même. 

Si tout raisonnement se réduit à céder au senti- 
ment S c'est celui qui cède qu'il faut plaindre- 
Mais ce n'est pas le raisonnement qui cède. C'est 
moi. — Qui, Moi ? — Celui qui agit. Car l'autre 
est variation illimitée ; il reviendra sur son senti- 
ment ; il se reprendra au raisonnement. Et ainsi 
de suite... 

I. C'est là un« idée de Pylliie, l'idole ôe> l'oracl*. Le BpOll* 
tané, l'irrëdéchi plus précieux, plus digne de foi que le rén('chi. 

300 



SUITE 



AQNPSIE DESIRABLE 



Le grand malheur de l'homme est de n'avoir 
pas un organe, une sorte de paupière ou de frein, 
pour masquer ou bloquer à son gré une pensée ; 
ou toute pensée. Les conséquences seraient étranges. 

Mais au contraire, tels que nous sommes, nous 
pensons d'autant plus que nous voulons ne pas 
penser, et plus nous le voulons, plus... etc. 

J'ai observé sur moi-même l'ébauche de cette 
faculté fantastique d'inhibition. J'ai cherché d'abo- 
lir directement une certaine pensée. Mais rien de 
plus limité que les effets de la volonté intérieure. 
Plus l'on s'éloigne du domaine où l'action des 
muscles striés s'exerce directement, ou indirecte- 
ment ^ — plus s'affaiblit le pouvoir volontaire. 

L'impossibilité de supporter une idée, — une 

I. Iadir«cUaaeat dans l'atteation. 
303 



TEL QUEL 

simple idée ; — l'impossibilité de la chasser — 
celle de la comparer — c'est seulement en de tels 
effets que se marque l'action du sentiment sur les 
idées, contre les idées, pour les idées... 



i^ 



ODEUR 



histable est la sensation de l'odorat. 

La perception d'une odeur est le commence- 
ment d'une connaissance qui n'arrive jamais à 
s'achever. 

C'est une sensation purement initiale. 

Quelque chose a l'odeur pour signe, et cette 
chose ne peut se voir. 

L'objet odorant autour duquel se distribue 
l'émanation n'est que le théâtre de l'activité. 

Cette activité m'est cachée et j'ai beau étudier le 
corps, le fragment d'ambre, la goutte de sulfure 
de carbone, je ne vois pas ce qui travaille et vient 
m'impressionner sous les espèces de l'odeur. 

Cette odeur d'anis que je déteste, il y a si long- 
304 



I 



SUITE 

temps que je ne l'ai perçue que je commence à 
V imaginer, à la retrouver avec curiosité dans une 
aspiration voulue, apprenant à Vaimer indirecte- 
ment comme souvenir et danger sans danger, 
puisqu'elle est absente. 

Aimer, serait-ce d'abord jouer en toute sécurité, 
s'adapter avec, de façon purement libre, légère et 
intérieure — apprivoiser, et finalement être appri- 
voisé ?, 



SYMETRIE 



Il y a une sorte de réciprocité entre le besoin et 
l'objet, (ou l'image de l'objet), qui le satisfera. 

Je ne pense pas à boire : mais ce verre à ma 
portée me donne soif. 

J'ai soif, et j'imagine le verre d'eau délicieux. 

Ces phénomènes sont symétriquçs, — à la dif- 
férence près qu'il y a entre une chose et son image. 



^ 



m 

20 



TEL QUEL 



AMOUR 



Ce n'est pas la femme, c'est le sexe. Ce n'est 
pas le sexe, c'est l'instant, — la folie de le diviser, 
l'instant, — ou celle d'atteindre... quoi ? 

Ce n'est pas le plaisir, c'est le mouvement qu'il 
imprime, c'est le changement qu'il demande, har- 
cèle ; et lequel atteint, la machine de la crise 
s'écrase sur un seuil éblouissant et infranchissable ; 
et l'être retombe, brisé, rompu, couronné d'une 
jouissance, liquéfié, achevé, béat... Mais la volupté 
cache sa défaite. 

Il était parti pour franchir... et il est vaincu, 
consolé, inondé de volupté. Il n'a fait que jouir. Il 
n'a fait qu'engendrer. Mais quel but était celui de 
son être ? Quel extrême ? quel suicide ? 

Qui déchiffrera l'énigme de cette folie ? Une 
telle furie n'était pas nécessaire à la propagation 
d'une espèce. 

L'Amour a cet étrange caractère — d'avoir 
pour objet... une interruption., 






SUITE 



AMOR 



Aimer : disposer intérieurement — donc entiè- 
rement — de quelqu'un pour satisfaire un besoin 
imaginaire, — et par conséquence, pour exciter un 
besoin généralisé. 

Tout l'être peu à peu s'intéresse à l'image qui 
appelle tout l'être au secours de son insuffisance. 

Aimer — être troublé par l'idée d'une possibi- 
lité ; et ce possible se faisant besoin, soif impé- 
rieuse, obsession. 



^ 



AMOR SIMPLE ET COMPLEXE 

Compare la bizarrerie et la complication des 
appareils génitaux avec la simplicité de la notion 
de l'amour ; la bizarrerie et la complication de la 
structure cérébrale avec l'idée simple de pensée, 
d'âme, d'esprit. 

Il ne serait pas possible « d'aimer » ce que l'on 
connaîtrait complètement. 

307 



TEL QUEL 

L'amour s'adresse à ce qui est caché dans son 
objet. 

L'amoureux pressent le nouveau : il réfléchit de 
nouveau sur toute chose. 

Les sensations propres de l'amour sont en de- 
hors des lois de l'accoutumance. Elles ne peuvent 
jamais passer à l'inaperçu. 

Ce qui est « aimé » est, par définition, en 
quelque manière inconnu. Je t'aime, donc je ne te 
sais pas. Donc je te bâtis, je te fais ; et tu te défais. 
Je te fais ma demeure, ma toile, mon nid, un tissu 
d'images pour y vivre, pour y cacher ce que je 
crois avoir trouvé, pour me cacher de moi. 

Finalement, pour me cacher... en moi. 

Toutes les délicatesses de l'amour perfectionné, 
spiritualisé, tendent à l'adaptation de plus en plus 
étroite de cette image cachée à l'idée difïuse du 
sujet lui-même. D'approximations en approxima- 
tions, l'idéalisation dans ce domaine peut produire 
Tonanismc et l'homosexualité (quoiqu'elle ne soit 
pas leur seule origine). A la limite, l'étrange idée 
d'être au plus près de soi-même, d'être le Même et 
Y Autre.., 



La quantité de tendresse à ressentir, à exprimer 
en un jour, est limitée. 

308 



SUITE 

Il y a une sécheresse, une liberté ; et une joie de 
sécheresse et de hberté, qui, dans les phases les 
plus tendres, parfois paraissent, choquent — ré- 
jouissent le démon qui est dans l'amant. 

La valeur vraie (c'est-à-dire utilisable) de 
l'amour est dans l'accroissement de vitalité géné- 
rale qu'il peut donner à quelqu'un. 

Tout amour qui ne dégage pas cette énergie est 
mauvais. 

L'indication est d'utiliser ce ferment sexuel à 
d'autres fins. Ce qui croyait n'avoir à faire que des 
hommes tourné à faire des actes, des œuvres ^ 

Argument à l'appui : l'amour humain est un 
développement inexpliqué de l'ardeur périodique 
animale. 

La faim et la soif n'ont point dégénéré en « sen- 
timents » et en idolâtries. Pourquoi ? Mais le rut 
devint demi-dieu... Peut-être même — Dieu ? 

L'homme a mis Y âme dans le jeu de la fonction. 

Comme l'enfant est contenu dans l'homme ? 

r. La « production » dérivée do la « reproduction bj 



TEL QUEL 

Comme l'enfant est contenu dans l'homme, et 
comme l'homme l'est dans l'enfant ? 

Il y a plus d'enfant dans l'homme que d'homme 
dans l'enfant. Ce qui se voit par l'amour, où tant 
àt puérilité paraît, compense la brutalité essen- 
tielle. 

On peut juger les hommes à la quantité de 
sérieux qu'ils montrent dans l'acte de manger. 

Plus animaux ils sont, plus ils sont sérieux. Ils 
mastiquent. 



AUTRES 

L'inattention de l'adversaire éveille et enivre 
mon attention. 

La haine des autres est chose beaucoup plus 
claire que l'amour de soi. 

3^0 



SUITE 



RIRE AMER 



L'élément de « joie » qui est dans le rire, dans 
le rire amer passe au conditionnel. 

C'est une complication du rire. Et contact entre 
des expressions contradictoires. Elles se modifient, 
s'altèrent l'une l'autre. Ainsi dit-on : Nord-Ouest. 
L'exact s'exprime par deux inexacts qui l'enca- 
drent et s'excluent. 



^ 



Ce simple et naturel désir de vouloir obtenir les 
avantages sans avoir les inconvénients, donne la 
loi de mouvement de bien des choses \ 



Sensibilité essentielle. 

Le plus grand problème, Tunique, est celui de 
la sensibilité. Nous la connaissons sous trois 
aspects. 

I. Ne pas vouloir payer. 

3ir 



TEL QUEL 

Par nous-mêmes ; opposés aux choses ; au non 
moi. 

Par observation des autres vivants — (anesthé- 
sie, etc.) 

Par analyse des appareils — description. La sen- 
sibilité est d'autre part, variation. Elle crée le pré- 
sent, — l'éternel présent — l'instabilité constante. 



^ 



Qui dit sensibilité, dit modification passagère 
d'un système qui transmet à d'autres systèmes sa 
modification, et revient à son premier état. 

En d'autres mots, la sensibilité est toujours un 
moyen, une propriété essentiellement transitive ; 
elle implique autre chose ; elle n'est pas isolable ; 
elle est finie. — Il y a quelque chose avant elle et 
quelque chose après elle. 

On peut dire le même de la connaissance. 

Sentir — transmettre ?... ou dissiper ? — Mal 
transmettre — de sorte que ce qui nous constitue 
en apparence, — notre essence apparente — serait 
le déchet, le mauvais fonctionnement, la perte en 
cours de route * ? 



I. Une machine parfailo est silencieuse. Un animal parfait, 
parraitemeiit adapté, parfaite harmonie, n'aurait conscience ni 
pensée 



SUITE 



Cet incident a jeté dans la transaction générale 
et l'équation des choses, — {les i?idividus — des 
croyances qu'on est soi — qu'on existe, préexiste 
et subsiste, — qu'on est but, terme final, — et 
vivante opposition à la transmission pure \ 

Peut-être que nous transmettons par là, à un 
autre système, quelque chose... 



^ 



La sensibilité peut se comparer au spectre. — 
Au milieu du spectre, la sensibilité se réfère au 
« monde » — elle se confond avec lui, ou forme 
une image i?î sensible, objective... Vers les deux 
extrémités, elle donne des ultra-mondes et des 
infra-mondes ; plaisir, douleur, — singularités, 
phénomènes tout isolés, qui ne se raccordent pas à 
l'image d'univers, à la grande machine des choses 
qui agissent et réagissent les unes sur les autres 
comme si le moi n'existait pas ^. 

Problème : Est-il possible de concevoir une re- 
présentation d univers dans laquelle les perceptions 
d'objets sensibles, les « choses », et les sensations 



I. Nous ne voulons pas, nous ne savons pas être de purs el 
simples intermédiaires. 

î. Il y a une sensibilité qui fait parti© du fonctionnement de 
régime des êlres ; et une autre qui réeulle du trouble de ce 
régime. 



TEL QUEL 

isolées — plaisir, douleur, — figureraient simulta- 
nément ?, 

La sensibilité est discontinuité. Elle est faite 
d'instants ou éléments isolés les uns des autres et 
sans lien concevable ni perceptible. Elle est toute 
en chaque fois — attachée à sa propre production, 
— toujours efïet et dépendance, toujours traduc- 
tion, intermédiaire ; mais singularité, origine, et 
même origine absolue. Je suis contraint de l'expri- 
mer par cette contradiction. 

Quelque chose en nous n'est pas assez « forte » 
pour continuer l'image du monde vers Plaisir ou 
vers Douleur. L'image se trouble vers les bords. Si 
je me brûle, je hurle, et je ne sais pas annexer cette 
sensation au monde déjà fabriqué. 

Le spectateur n'existe stable qu'entre des limites. 
Il est détruit, désagrégé, dissous... au delà et en 
deçà \ 

Aux approches de ces bornes, — plaisir et dou- 
leur, — il y a un dédoublement. — Le connaître 

I. Le domaine du speclaleur est borné de toutes parts, enve- 
loppé par le domaine du patient. 



SUITE 

se mélange d'être ; ou plutôt le connaître se divise. 
— Il n'est plus d'un seul tenant. 

Douleur et plaisir sont sensations isolées, comme 
des îles d'existence séparées du continent du 
monde objectif. 

Mais ce monde est donc une partie de quel 
monde ^ ij 



3ÎC 



UNIVERS NERVEUX 



La Réalité commune est un cas particulier de 
V univers nerveux ; ou plutôt — un état, un mo- 
ment, une fréquence, un régime, un système de 

valeurs... 

Une partie du système nerveux est vouée à l'illi- 
mité. Horreur, douleur, anxiété, nausée infinie, 
désirs. 

S'il y avait un art de la médecine, cet art serait 
de jouer au plus fin avec ce système étrange. 
• 

I. Le monde objectif est partie du monde. 



TEL QUEL 

Passer entre l'excitation et la réponse, ou entre 
deux réflexes. 

Tromper ce trompeur, dont le cerveau, son fils, 
a fini par se dégoûter, se séparer à demi. Quelle 
situation ! Mythe et drame possibles !... Le cerveau 
loyal, nu, pas profond, toujours trompé par la 
clarté^ cocufié, — enchaîné à ce serpent ou femme 
nerveuse, qui en sait plus que lui, moins que lui 
— chacun d'eux y voyant dans un monde inconnu 
de l'autre, réagissant à sa mode ; l'un et l'autre se 
jouant les plus mauvais tours, nécessairement ; et 
pourtant se continuant l'un l'autre, s'alimentant, 
s'aidant et s'entretenant... 

Adam, et Eve, et le Serpent. 

Ménage à trois du cerveau, du sympathique et 
du vague, 

35c 



ANALOGIE 

Le voleur est un comédien. Fait comme si la 
chose lui appartenait. 

316 



SUITE 



ÎŒGARI> 



Les yeux de chaque homme nous parlent de la 
curiosité qu'il a. 

Leur mobilité. — L'œil est organe de la vision, 
mais le regard est acte de prévision, et il est com- 
mandé par ce qui doii être vu, t/eut être vu, et les 
négations correspondantes. Ces verbes sont le futur 
psychologique. 

La variation du regard en direction, en vitesse, 
en durée, dépend ou de ce qui frappe et tire l'œil, 
ou d'un souvenir, ou d'une attente. 



TÎr 



... La grande caractéristique de l'homme de ne 
pas être à ce qu'il fait, — s'en ennuyer ; — pou- 
voir agir en pleine absence, sans aiguillon ; et par- 
fois merveilleusement mieux que s'il prenait sin- 
cère part à ce qu'il fait. 

Le plus fort ou le plus faible est celui qui se 
retire le plus profondément et qui s'éloigne le plus 
également de toutes choses. 

Qui peut se flatter de n'obéir qu'à des impul- 



TEL QUEL 

sions connues, — connaissablcs ; de ne vouloir 
véritablement que ce qu'il veut ? 

Ce qui veut en moi ne m'cst-il pas profondé- 
ment étranger ?, 

L'Homme et le Monsieur. Fable. 

La moralité tombe devant la clarté comme le 
vêtement dans un pays de soleil. 

Il y a des vêtements psychologiques. Le mon- 
sieur n'est qu'accidentellement un homme. 
L'homme cache dans des étoffes tout ce qui em- 
pêche d'être un monsieur. Il n'y a pas de juge, de 
prêtre, de savant, de propriétaire tout nus. Il n'y 
aurait pas de mariage. 

Il faut un certain mystère et un certain double 
dans la conscience pour que la morale existe. Je ne 
dis pas la moralité pour les autres, que la moindre 
analyse justifie très bien. Celle pour soi \ 

Entre le Monsieur et V Homme, il y a des 
degrés : L'homme mal vêtu, l'homme à demi- 
vêtu ; en chemise ; en haillons ; en costume de 
bain. Mais au-dessus du Monsieur, les humains qui 
portent la toge, la simarre, la chape, les plaques et 
les plumes. A chacun de ces degrés correspondent 
un langage, des tours, des réactions, des licences, 

I. Point de morale «ans quelque mystère. 

a?8 



SUITE 

et des interdictions, — des impulsions, — et 
même un courage ou une timidité, — et même 
une réceptivité et une résistance physiologiques... 

L'homme ne s'est élevé qu'en se déguisant. 

Un lion rasé et rose ; un aigle déplumé — sont 
dégoûtants à imaginer. 

La mauvaise renommée du porc domestique lui 
vient sans doute d'être couleur de chair. Car il 
n'est plus sale ni plus lubrique que tout ce qui vit 
et se reproduit. 

La franchise est de se conduire et de s'exprimer 
comme si les autres n'avaient point de nerfs. 

Peu de franchise chez les êtres trop sensibles qui 
souffrent dans la peau des autres. 



TÎr 



Les choses se font toutes seules. Les hommes 
jouent la comédie de les accomplir. Ils font les 
gestes ; mais les crimes, les œuvres, les amours se 
dessinent d'eux-mêmes et tissent quelque toile où 
nous sommes empêtrés, faisant figure d'y travail- 
ler ; nous serions bien en peine d'engendrer l'acte 
le plus simple à partir de nous seuls qui ne sommes 
rien. J'ai dit : l'acte le plus simple, et cela prouve 



TEL QUEL 

le reste, car il n'est rien de simple ; et de juger un 
acte simple ou plus simple, cela prouve qu'on est 
étranger à son acte. 

Les vraies unités ne sont pas les hommes ; les 
vrais acteurs, les vrais auteurs n'ont pas figure 
humaine. Tout s'agit entre des êtres qui ne se peu- 
vent imaginer \ 

L'homme n'est donc peut-être pas V unité, Télé- 
ment à choisir pour raisonner à fond des choses... 
humaines. 

La moralité accomplie est une activité inférieure 
de l'être. En effet, on peut lui substituer une orga- 
nisation définie, un automatisme impeccable *. 

Il en est de même de la logique, pour la même 
raison. On peut considérer, d'un côté, tout ce qui 
peut se transformer en machinerie ; de l'autre, ce 
qui est transcendant à toute machinerie. Cette der- 
nière catégorie est la part du hasard ; c'est ce qui 
demande collaboration de tout le système. 

Et ceci donne : 

I. Définition de l'automatisme — le partiel, 
local ; 

1. Par exemple, quand nous disons : le système nerveux, on 
bien : le mHieu extérieur, ou bien : la pcns6e, ou bien : le 
r6el, — nous renonçons à prendre l'homme pour élément de 
nos réflexions. 

2. L'être moralisé, achevé, et l'ôlre qui raisonne en touU" 
rigueur sont mécani«mes l'un et l'autre. 

.^20 



SUITE 

2. Définition du hasard -— ce qui requiert le 
tout. 

Je suis honnête homme, n'ayant jamais assas- 
siné, jamais volé, ni violé que dans mon imagina- 
tion. 

Je ne serais pas honnête homme sans ces crimes. 

L'État, ce Mot. • 

L'homme parle : 

Il ne faut pas que le loup mange le mouton. 
Cela est immoral... Car c'est MOI qui dois man- 
ger le mouton. 

Il ne faut pas que l'ivraie étoufïe le bon fro- 
ment. Car c'est Moi qui dois broyer le bon grain. 

Ainsi parle l'homme. Mais, plus haut encore, 
ainsi parle l'ETAT. 

Faire la Table des désirs idiots de l'homme, — 
pour montrer que tous ces désirs forment la 
contr'épreuve de sa nature, se déduisent de la ren- 
contre ou du choc de X et de la « réalité » ; et que 
même les dieux désirés, ou craints, ou conçus, sont 
terriblement bornés à être seulement ce que 

321 

21 



TEL QUEL 

l'homme ne peut être, (au lieu d'cttè tiitrUllkUsc- 
ment étrangers à l'homme). 

Connaître l'avenir. 

Etre immortel. 

Agir par la seule pensée. 

N'être que plaisir perpétuel* 

Impassible, incorruptible, ubique. 

Vaincre, conquérir, posséder. 

Etre adoré, admiré. 

Ensemble d'impossibilités ou d'improbabilités. 

Construction naïve, (par négation), de toutes les 
perfections du diîu \. 

Une févolutiôrt fait en detix jours l^ôUVfâge de 
cent ans, et perd en deux ans l'cieUvfe de cinq 
sîécleé.. 

îî faut piétinei- ensuite, et même faire pife, poiit 
se raccorder à la courbe d'évolution. 

Une révolution est produite pât la seAsàtion de 
lenteur d'une évolution. Si les choses changent 
assez vite, pas de révolution. 

Po\ir faire rtiàrChet les hommes ou les faire tenir 

T. Faire quelque cho^e de rien ; et sui lout : Tout savoir, 
(upiciue noo-MûSl 

322 



SUITE 

tranquille^, il fâlit oti les exciter, oti lèà faisciher, ou 
ks efïi-siyèr. Lé désir ; la suggestion ; la menace, 
et leurs coittlbinaisons. On peut représenter céS 
trois modes par trois musiques. La menace la plus 
gravé est là plue indéterminée : celle qui ouvre les 
portés sUr l'obsetir ; et l'obsciir a toutes les dimcii- 
sions, contient toutes les hypothèses Monstrueuses. 
Cette nléfiàee attaqué lé fond du fond et Semble a 
peiné commencer aux limites extrêmes de Pâmé. 

L'amour est le type des grands excitants. Il 
faut y prendre son modèle, les lois de croissance 
des impressions.-;, été; 

Quant à la fascination, la stupeur créée, — 
comme la longue station dans un paysage éclairé 
par la lune, et ce calme vous entourant de bande- 
lettes, — l'attente indéfinie, — tout l'être deve- 
nant un sens passif, iiiï œil qui ne voit plus qu'une 
chose, une oreille qui suit, précède, obéit, — obéit 
en devançant — et tout l'être devenant inhabité 
par soi-même, désert comme ce lieii lunaire, prêt 
à féééVoir Mé volonté éti-angèi-e. 

Sentiments chassés de l'esprit. 

Utï temps peut venir où ce qui aura été piidetir, 
honte, regret, remords, etc., chez l'homme d'hief 
et d'aujourd'hui, seront réduits à leurs rudiments 



TEL QUEL 

réflexes et devenus incapables d'importance psy- 
chologique — incapables de soutenir l'examen et 
la conscience ; — mais curiosités fonctionnelles, 
survivances dont on connaît bien la naïve machine. 

L'homme incrédule quant à ses sentiments, et 
sans illusion sur son moi ; qui se regarderait rougir 
comme il regarderait un réactif colorer une solu- 
tion, — ce sage — il devra donc subir sa vie 
comme une étrange nécessité — aimer, soufîrir, 
pâtir, vouloir, — comme on accueille les jours et 
les fluctuations du temps. 

Cynique — sceptique — stoïque ?. 



DEVOIRS 



De l'Inconscient. 

Garder la liberté de son esprit dans certaines 
occasions est considéré comme un crime. 

Même par soi-même. Sois ému. 

Il y a donc des devoirs pour la sensibilité comme 
il en est pour l'action. 

Il en est même pour la mémoire. Mémento 
mari, etc. 

A tous ces devoirs correspondent autant de fein- 

324 



SVITE 

tises, sans lesquelles les individus n'auraient point 
de traditions ni de compréhension, ajjectives. 

Tout enthousiaste contient un faux enthou- 
siaste ; tout amoureux contient un feint amou- 
reux ; tout homme de génie contient un faux 
homme de génie ; et en général, tout écart con- 
tient sa simulation, car il faut assurer la continuité 
de personnage non seulement à l'égard des tiers, 
mais de soi-même. 

La rigueur de l'esprit est une espèce de morale 
qui n'est pas favorable à l'autre morale. Aucune 
morale de pure, voilà ce qu'enseigne celle-là. 

Il ne faut pas croire que l'on surmonte quoi que 
ce soit a priori. 

Il est vain de condamner le mal que l'on n'a pas 
fait. 

C'est en parler comme l'aveugle des couleurs. 

Le pur qui parle du mal ne sait pas trop ce qu*'' 
dit. Le juste fait rire l'infâme. 

325 



TEL QUEL 

Ni morale ni de mqralistcs sans une certaine 
organisation réflexe qui termine et domine l'intel- 
lect. Il faut que la pudeur, la honte, l'indignation, 
l'euphorie des idéaux, la sensation du juste et de 
l'injuste, soient des seuils infranchissables à la 
pensée. 

Ces sensations §opt le propre de l'homme moral. 

Si l'on supprime ou que l'on néglige ces bizarres 
productions de la sensibilité, la rnorale qui est l'art 
d'en jouir, de les composer, de les opposer, de les 
rendre plus aiguës, plus fines, plus pures ; qui n'en 
finit plus de les discriminer, de les irriter, de faire 
se§ bpuqiîets dp vertus et dp vices, se perd.. 

Le moraliste s'arrête dans ses réflexions dès qu'il 
obtienf: de soi la jouissance physiqtie cje louer ou 
de condamner, de mépriser, de maudire, de se 
réconcilier, de juger. S'il allait plus avant, il ces- 
serait de l'être, changerait de métier. 

Mais il s'arrête, c'pst donc bien que son affaire, 
la morale, touche et ne peut cesser de toucher la 
terre même dp l'êtrp, Ip registre du plaisir et de la 
douleur. La morale a besoin immédiat de l'appa- 
reil sensitif je plus siniple, aux sensations duquel 
elle consiste à donnpr des yalpurs absolues. 



32J5 



SUITE 

TÛT 

MORALITÉ ET CONSCIENCE DE SOI, 
JAMAIS EN ÉQUILIBRE 

Un homme très « conscient » de sa pensée, 
prend difficilement au sérieujf sa conscience mo- 
rale -T- scrupules, obstacles, allers et retours, etc. 
Il subit l'impulsion — la jfige mauvaise, se voit 
pou:sc, retenu, se rit de se voir entre le mal et Iç 
bien, se trouve plus vaste que l'alternative, se 
moque de soi -^^ et d.e la mécanique de sa vertu. 
— Car s'il la suit, et s'il se voit la suivre, il ne peut 
échapper à la placer dans l'automate — où rentre 
tout ce qui est à la fois vu et fini. 

... Moi. Moi ! est-ce possible que, Moi, j'aie fait 
le bien, que j'aie fait le mal ? Ce n'est pas moi qui 
rougis... Ce qui rougit, — ce qui se sent heureux 
du bien accompli — c'est comme mon corps, mon 
ombre, mon physique, ma surface — cela est de la 
nature de ces corps visibles sur un miroir — et qui 
se correspondent et se forment dans un 'lieii où il§ 
ne peuvent pas être, et vont faire partie de leur 
partie, comme toute la chambre va se peindre sur 
un petit bouton de cuivre. 

m 



TEL QUEL 
il 

CRITIQUE DES DÉSIRS 



Les plus importantes pensées sont celles qui con- 
tredisent nos sentiments. 

Rien de plus sot que de considérer l'objet de son 
désir comme chose véritablement désirable. Tandis 
que je désire, il doit me souvenir de l'erreur que 
je puis commettre en désirant. 

Il faut prendre le temps de laisser venir un 
désir contraire à, — ou incompatible avec — le 
désir que je sentais. Ou un dégoût. 



ANGOISSE 



Quand, dans une phase d'angoisse, au milieu de 
la nature intérieure inquiète et surtendue, se des- 
sine un espoir, une esquisse de renversement de la 
situation, quel état... quel mélange dans lequel 
l'angoisse s'applique à l'attente des triomphes, 

328 



SUITE 

quelles harmonies étranges, contrastes, négations 
du bien ! On demande presque pardon au mal. 
On craint de l'offenser en accueillant le mieux et 
le bien. On craint ce qu'on espère... 

Quand la sagesse se rend sensible par contraste... 

Le désir et le dégoût sont les deux colonnes du 
temple du Vivre. 

La sagesse, souvent au détour de la folie, au sor- 
tir de l'épilepsie brève et de l'orage, dans l'observa- 
tion maintenant fort calme de ce qui avait surgi 
des profondeurs par le soulèvement et le cata- 
clysme nerveux. 

Ce qui troublait, naissait, éclatait est accompli. 
Le durable s'accuse. La sagesse est par là définie 
comme le durable, et le commencement de la 
sagesse comme l'apparition du durable. 

L'homme, quand sa fureur ou son erreur s'exté- 
nuent, se divise, et situe hors de lui ce qui vient 
d'être lui. Les souffrances, les sottises, les actes 
échappés lui composent un monde de l'abominable 
et de l'absurde, — auquel il ne peut penser sans 
un recul étrange, — sans créer un autre lui-même 
tout indépendant des événements. 

L'homme ne se reconnaît pas dans celui qu'il 
vient d'être, quand celui qu'il vient d'être se rcpré- 

329 



TEL QUEL 

sente à Ipi avec uae grande précision : il ne se 
reconnaît que dans un être capable de modifica- 
tions ; encore et toujours capable de faire ou de 
ne pas faire. 

Le principe de s'attendre au pire est une ma- 
ladie qyi faif le plj4S grar^d ravage quand le patient 
fte peijp f ien g çp pipil qu'ij redoute ti pense pro- 
bable. 

L,a vanité, grande ennemie de l'égoïsme, peut 
engendrer tous les effets de l'amour du prochain. 

L'artiste ne doit jamais parler de son génie, car 
l'objet même de ses peines est de faire naître ce 
mot sur les lèvres des autres ; lui, paraissant tout 
absorbé dans le souci et dans l'extase de son oeuvre. 

Il ne faut pas traiter les gens à' imbéciles — le 
mot incomplets serait généralement plus appro- 
prié. 

Nous le voyons, quand nous sentons que nous 
n'avons pas tous nos moyens. 

630 



SVITE. 

FOUMU CONSERVES 

Le progrès des hommes a demandé impérieuse- 
ment la découverte de procédés de conservation. 
Sous forme de pain, de fromage, de viande salée, 
de produits de la cuisson et des saumures, on a pu 
constituer des réserves, c'est-à-dire du temps libre. 
Sous forme de capital ef d'échanges, ce temps a 
été encore accru, et le pouvoir de conservation ré- 
parti et consolidé. Ce loisir a créé les sciences et les 
arts. 

Or, ces connaissances elles-mêmes, ces conser- 
vations d'instants favorables et de procédés, se sont 
augmentées par une nouvelle application de la 
volonté de conservation. Pour conserver ces ri- 
chesses d'un autre prdre et les multiplier par 
l'échange, la forme (au sens intellectuel) est inter- 
venue. 

L'échange engendre la forme. 

Ceci admis, on en déduirait que la forme doit 
être ce qui adapte l'idée ou les souvenirs au lan- 
gage, et le langage à la mémoire. Il faut rechercher 
quels sont les ennemis de la durée d'une idée, ou 
d'une connaissance quelconque, 

33^ 



TEL QUEL 

L'attaque incessante de l'esprit, l'objection, la 
transmission de bouche en bouche, l'altération 
phonétique, l'impossibilité de vérification, etc., 
sont les causes de destruction, de corruption, de 
ces réserves de l'esprit. A partir de cette table de 
dangers, les principaux moyens imaginables pour 
les combattre : rythmes, rime, rigueur et choix 
des mots, recherche de l'expression limite, etc., 
auxiliaires de la mémoire, garants de l'exactitude 
des échanges, et du retour de l'esprit à ses repères, 
— apparaissent. 



PENSEURS 

Penseurs sont gens qui re-pensent, et qui pen- 
sent que ce qui fut pensé ne fut jamais assez pensé. 

Revenir sur une question, sur un mot, — y 
revenir indéfiniment ; y revenir presque comme on 
revient à son bureau, — à un café... Ne pouvoir 
se passer de n'être satisfait d'aucune solution, — 
cela existe : il y a des hommes dont c'est la vie et 
le bonheur. 

Ils ont donc instinctivement créé toutes les ques- 
tions insolubles, — les questions pour penseurs 
seuls... 



SUITE 

Supposé l'homme obligé de gagner sa vie de 
chaque jour, n'ayant loisirs, ni sécurité, alors dis- 
paraît toute notion de mission, d'œuvre, de créa- 
ture privilégiée, de destinée unique devant être 
remplie. Tout ceci donc est postérieur à l'acquisi- 
tion de réserves, à l'assurance du lendemain, à la 
jouissance du passé, et du capital accumulé. 

Il faut que le temps et les ressources surabon- 
dent pour que l'on songe à être jils de Dieu, nour- 
risson des Muses, personnalité ; pour se croire 
quelqu'un, et non le jouet de tout dans chaque ins- 
tant. 

Les mauvais moments, les malaises, les dou- 
leurs et l'anxiété, nous mettent dans l'état de ga- 
gner, de garder notre vie, non plus de chaque jour, 
mais de chaque minute. 

Alors, plus de pensée, plus d'actes non réflexes ; 
mais une lutte, une agonie, une vie disputée, un 
présent sans horizon. Il n'y a plus de temps, mais 
une durée. 

Ce n'est plus être un homme ; mais une succes- 
sion d'événements locaux, un efïet de coïncidences 
et de conditions instantanées. 

Or, cet état est le véritable. La substance de 
l'homme est accident. 



333 



JEL QUEL 



^ 



Les vivants eons'ti-uiSent paiif doter- Là phhtt 
le fait voir. 

Durée est construction^ vie est construction, 
reconstruction. Sans se lasser, rebâtir. Nous admi- 
rons un insecte qui recommence le' travail iridéfifiî- 
mcnt quand noué détruisons indéfiniment Soft 
ouvrage ; ainsi le monde fait de motre cor|Js, et 
celui-ci se défend comme l'insecte. Chaque pulsa- 
tion, chaque sécrétion, chaque somiïieil réprenrlent 
aveuglément l'ouvrage. 

La conservation est l 'acquisition fondamentale. 



^ 



LITTERATURE 



Le style sec traverse le temps comme une fnonlîè 
incorruptible^ cependant qtie les autres, gonflés de 
graisse et subornés d'imageries, pourrissent dans 
leurs bijoux. On retire pliis tatd quelques dia- 
dèmes et quelques bagués, de leurs tombes. 



334 



SUITE 



CËitÉRiUM 



Les choses, à rôtcasiofï desquelles fioiis troti- 
vons le plus vite et le plus nettement lés mots les 
plus justes et k$ plus forts, sont certainement celles 
que nous Sommes faits pour faire,, ou pour àppro- 
fondiii 

Lé soleil, le matin, éclaire en eux-mêmeS les 
objets <^ui sont, — les idées toutes formées et figu- 
rées, etc.. 

Mais la nuit complète est éclairée par ses idées, 
— elles illuminent de leur rayonnement les objets 
possibles, les idées profondément encore enga- 
gées ^. 

Je ferme les yeux pour laisser rayonner les restes 
ou des commencements de restes. C'est ici le séjour 
des mânes des impressions. 



Paresse émotive, vergogne de souvenir. Morfeur 

I. Le jour jga'éclâîré me« idéee. l^ès idées iii'Scïàîrënt ffîa nuit. 

335 



TEL QUEL 

de revivre tel passé. Ces choses existent,, ces bêtises 
révélatrices. 

Avoir honte d'une fausse démarche sans consé- 
quence, il y a vingt ans. 

O paresse de Moi ! — ne pouvoir irriter le petit 
membre du cerveau qui ferait vibrer tel timbre 
depuis l'enfance inentendu ! 

Je pressens qu'un ennui bien passé, une honte 
oubliée, un aiguillon demeuré, reprendraient 
quelque vigueur. Alors, qu'est-ce, le passé ? — Et, 
par ailleurs, je décompose cet ennui. Je le prévois 
et je l'évite. Je le divise en deux moments, en deux 
états, dont l'un n'est que l'annonce de l'autre et 
peut en quelque mesure ou bien l'amener, l'intro- 
duire dans toute sa vigueur et cruauté première ; 
ou bien éveiller ma défense, exciter de quoi repous- 
ser, réprimer le développement redoutable de mon 
souvenir, ou de ma pensée. L'ombre de l'idée effa- 
rouche l'idée. 



Enfer du penseur. 

Le ciel étoile — comme si le Tout méditait, et 
qu'il enfantât ces lois, dans un inextricable mé- 
lange de simple et de complexe, et dans un effort 
qui engendrât masse, temps, lumière et espace, 
sans les distinguer^ les faisant se courir l'un après 

336 



SUITE 

l'autre dans une relativité sans issue, — l'enfer du 
penseur. 

L'esprit vole de sottise en sottise comme l'oiseau 
de branche en branche. 

Il ne peut faire autre chose. 

L'essentiel est de ne point se sentir ferme sur 
aucune. 

Mais toujours inquiet ; et l'aile prête à fuir cette 
plus haute et dernière proposition où il vient croire 
qu'il domine... 



Tout le problème du rêve est celui-ci : Puis-]e 
véritablement imiter le rêve dans la veille, — c'est- 
à-dire puis- je, au moyen des propriétés de l'instant, 
composer une durée ? 

On ne devrait pas dire : j'ai fait un rêve, mais : 
je fais un rêve. 

La ressource presque unique pour nous définir 
le rêve est de nous faire un rêve pendant la veille ; 
comme on imaginerait fortement d'avoir froid 
pendant qu'on a chaud. Mais plus difficile. 

Les récits ou souvenirs de rêve ne servent 
presque de rien, car les précautions qu'il faudrait 

337 



TEL QUEL 

prendre pour les utiliser en vue d'une analyse 
posent des problèmes qui sont précisément du 
même ordre que le problème lui-même, (si tout le 
problème ne consiste pas à les poser). 



TÎr 



La parole est le gouvernement d'un homme par 
un autre. On m'appelle. — Je me tourne. On 
m'insulte, — je m'étonne, je m'irrite, je réponds 
par un coup... mais j'obéis. C'est obéir : ma réac- 
tion a pu être prévue. 

Une petite phrase est dite devant un Tel. Elle le 
frappe. Son attention est créée ; et pourtant cette 
phrase ne l'intére i raisonnablement pas. Il l'ou- 
blie. Elle ne s'oublie pas. Elle se perpétue et se 
régénère en lui sans qu'il le sache. Elle travaille. 
La voyez-vous dans la partie non éclairée de cet 
être, devenue attente et activité inconnue. Un jour, 
elle sortira son efïet puissant et inattendu, sans 
plus se montrer. Il ignorera l'origine de sa nouvelle 
vigueur. Ce travail caché peut engendrer bien des 
transformations surprenantes qui paraîtront spon- 
tanées. 

... Mais, de même, peuvent sans doute agir, 

33« 



SUITE 

dans cette ombre substantielle, aussi bien quelque 
maladie — (syphilis, arthritisme, etc.), aussi bien 
quelque hérédité, — tellement que : impression, 
maladie ou variation d'une lésion, hérédité, etc., 
qui sont choses si diverses et incomparables, soient 
enfin combinées, confondues dans leurs effets. On 
peut donc concevoir un état hypothétique de ce 
qui est latent et deviendra pensée, — réponse, etc., 
comme un état dans lequel quelque action mu- 
tuelle se produise entre des choses qui, à notre 
échelle, sont incommensurables entr'elles. 

C'est ainsi qu'il faudrai^border timidement le 
fameux inconscient. Sans donner dans les chimies 
et dans les histologies plus obscures encore, ni dans 
les mystagogies de toute espèce. 

Mais essayer prudemment si, en altérant nos 
échelles, on ne pourrait établir une région, un 
état des choses qui satisfasse à tant de conditions *. 

Tout se réduit à la conscience. Mais la con- 
science ne répond pas de son contenu, et on croit 
remarquer que tout se passe comme si la con- 
science, qui est tout, n'était qu'un accident par 
rapport à la génération, au développement, à la 
combinaison des « choses ». Et ces choses resup- 
posen't quelque conscience... 

I. Le travail de l'inconscient serait donc une combinaison où 
composition de circonstances et de conditions tjui dans la 
conscience sont représentées par des notions ou des images qui 
6'excluent. Ainsi, une durée, et une idée... Etc. 

339 



TEL QUEL 

, La photographie d'une conscience ne suffit pas... 

D'ailleurs elle contient toujours de quoi se rac- 
corder nécessairement à ce qu'elle représente ou 
semble représenter. En d'autres termes, il n'y a 
pas d'image de la conscience, pas de figure sem- 
blable... 

(En quoi, par quoi... elle pourrait bien se nom- 
mer aussi Uiîit/ers !) 



^ 



Pour les nerveux, tout est exceptionnel. L'im- 
prévu est une espèce de loi. Les extrêmes se pro- 
longent, formant une quasi-permanence de l'exces- 
sif. 

L'homme se fait une voix capable de ses diffé- 
rences émotives. Son registre le peint. 

Certains n'ont pas de médium. Ils n'ont que le 
grave et l'aigu. Ce ne sont jamais des gens simples. 



i^ 



Dans la société polie, tout se devait passer 
comme si les corps existaient le moins possible. — 
On permettait le visage, l'alimentation, les mou- 
vements des membres, mais réglés. 

Les femmes à demi découvertes, seulement à 

340 



SUITE 

l'heure où la lumière artificielle, le nombre des 
personnes (et la supposition qu'elles sont choisies) 
font que les gorges et les bras nus sont parures 
plutôt que chairs ; convention, plutôt que nature ; 
signes d'apparat, et non de familiarité. 

Chaque famille sécrète un ennui intérieur et 
spécifique qui fait fuir chacun de ses membres 
(quand il lui reste un peu de vie). 

Mais elle a aussi une antique et puissante vertu, 
qui réside dans la communion autour de la soupe 
du soir, dans le sentiment d'être entre soi, et sans 
manières, tels que l'on est — groupe de gens qui 
sont entre eux tels qu'ils sont. 

On pourrait donc conclure que la famille est 
un milieu où le minimum de plaisir avec le mini- 
mum de gêne, font ménage ensemble. 

Les Solitaires sont des spécialistes. — Mais qui 
ne l'a pas été ou qui ne sait plus l'être, qui n'a plus 
la vertu de dresser cet autel isolé à l'Orgueil et à 
la Patience, celui-là est aussi incapable des richesses 
du monde. Qui n'a pu s'en passer ne sait pas en 
jouir. 



TEL QUEL 



Le nombre de nos ennemis croît en proportion 
de l'accroissement de notre importance. 

— Il en est de même du nombre de nos 
amis. 

Le seul fait de s'occuper des autres en tant que 
personnes déterminées, de les viser et d'invectiver 
contr'elles ; soi étant seul avec soi, me semble le 
comble de la faiblesse et de l'inanité. 

On mesure la valeur de son temps par les objets 
auxquels on le donne, — ou plus précisément par 
les résultats que l'on montre ainsi espérer d'at- 
teindre. 

Te déchirer ou te railler en esprit, c'est m'occu- 
per de toi avec moi, dépenser moi pour toi — mon 
temps pour te figurer — mes talents pour te ré- 
duire. Par quoi je te préfère à moi, je te prise plus 
que moi, moi qui te méprise. 

Le généreux-, le « noble », l'héreïque, reposent 
toujours sur une obscurité, et même une maison 
noble est celle qui se perd dans ses origines, touche 
à la légende, descend authentiqucment de grands 

342 



SUITE 

êtres qui n'ont pas existé. On n'en voit pas distinc- 
tement les ancêtres. 

Tout ce qui est beau, généreux, héroïque, est 
obscur par essence, incompréhensible. Tout ce qui 
est grand doit être incommensurable. 

Ceci entre dans la définition même de ces effets. 

Si le héros était limpide, et à soi-même, .il ne 
serait pas. Qui jure fidélité à la clarté, renonce 
donc à être héros. 

Il y a un fau:^ « génie » qui se connaît à ceci 
qu'il ne donne qu'excitation, et non éducation ; 
excitant, et non aliment. 

Il y a des moments de cette espèce dans chaque 
esprit, et des esprits de cette espèce dans chaque 
domaine de l'esprit. 

Plaisirs abstraits et concrets. 

Plaisir abstrait, celui du propriétaire : c'est une 
idée qui se plaît à soi-même. 

Plaisir concret, celui du possesseur : c'est son 
acte et sa sensation qui le font jouir. 

Cette chose est à moi. Je puis en user et en abuser. 

Cette chose est pour moi. Je sens, j'use, j'abuse. 

Les uns jouissent de la puissance, et les autres en 

343 



TEL QUEL 

acte. Les premiers aux seconds paraissent se priver ; 
les seconds aux premiers paraissent dilapider. 
L'avare plus poète que le prodigue. 

Le même objet est péril, profit, condition de 
mon mouvement, but, indice, détail de mon en- 
fance et son signe, ingrédient de bonheur, — 
commencement de rêve, éclair de génie, obstacle, 
et rien du tout, selon le moment ! 

Le hasard est un efïet de cette multiplicité de 
valeurs ou de fonctions du même objet sur un cer- 
tain individu. On attache une décision, un gain, 
à telle face du dé ; mais toutes les faces sont égales 
quant à la mécanique de la chute. 



ii 



VIE ET MORT 



Vie et mort, à nos yeux, sont choses sans rela- 
tion. Quoique nous voyions la mort terminer toute 
vie, nous pouvons penser à la vie sans penser néces- 
sairement à la mort, ce qui démontre combien peu 

344 



SUITE 

nous en savons sur la vie, et combien peu il importe 
à la vie que nous en sachions davantage. 

Au regard de l'individu, la mort s'opoose à la 
vie ; mais au contraire, dans une vue de l'ensemble 
des vivants, elle est condition de la vie. 

Pourquoi ce qui produit les êtres vivants les 
produit-il mortels ? 

On dirait que ce qui fait la vie ne dispose pour 
cette œuvre que d'éléments- non indestructibles, 
non inusables ; on n'a pas même voulu qu'ils le 
fussent ; le démiurge ne s'est pas occupé de la 
durée et de la résistance de ses œuvres tant que du 
plaisir de les faire. 

Le plus grand artiste ne peut sculpter que dans 
un marbre qui est destructible ; et le plus grand 
mécanicien n'a que des corps périssables, oxy- 
dables, corruptibles, à assembler. 

Et si les corps n'étaient pas ainsi altérables, ces 
praticiens ne pourraient : l'un, sculpter, l'autre, 
profiler et ajuster ; qui ne se peuvent que parce que 
l'on peut négliger une part des propriétés phy- 
siques du marbre, du cuivre ou du fer. Ce qui fait 
que les œuvres sont possibles fait aussi qu'elles sont 
périssables. 

Nous ne pouvons connaître que ce qui es't im- 
pliqué par notre être. 

345 



TEL QUEL 

. Même la chose la plus inattendue est et doit être 
attendue par notre structure. L'inattendu est borné 
par notre capacité de surprise. 

L'inattendu est borné, sous peine de ne pouvoir 
être. Si donc on suppose qu'il y a une essence des 
choses, un mot de la charade Univers, — une ré- 
ponse au Tout, — ce mot, cette réponse à l'appa- 
rence de question qui se forme en nous, en présence 
et comme en regard de l'apparence ou de l'illusion 
du Tout, — ne sera jamais pour nous qu'un inci- 
dent particulier de notre fonctionnement. 

L'avenir de nos pensées est à l'extérieur, dans 
un autre « monde » que le leur. 

Par le moyen de l'homme, l'impossible presse 
sur le réel. 



^ 



Il faudrait, pour nous animer à penser, que 
toutes nos pensées puissent enfin être rendues 
vaines par l'une d'entre elles ; mais si ce secret est 
une de nos pensées, quand il les impliquerait 



SUITE 

toutes, et qu'il fasse, aussitôt apparu, que toutes se 
dégonflent, se montrent absurdes, vaines, enfan- 
tines, pareilles à des rêves surmontés, à des illu- 
sions des sens déjouées, — à des détails inutiles, — 
à des développements superflus, — toutefois il ne 
peut exclure, épuiser d'autres pensées ultérieures, 
— car il demeure pensée, passage. 

Il n'y a pas de pensée qui soit, par sa nature, la 
dernière pensée possible. Toujours nous sommes 
interrompus, jamais nous ne sommes achevés. 

Il n'y a d'achèvements que partiels, locaux, 
transitifs — par rapport à la possibilité pure, qui 
est conscience — c'est-à-dire attente et rejet sans 
fin. 

Le corps sait des choses que nous ignorons. Et 
nous en savons qu'il ignore. 

Ce qu'il nous communique n'est qu'une traduc- 
tion très différente de son texte. Il nous fait mal 
au lieu de nous faire penser en langage civil que 
telle chose ne lui agrée. — Au lieu de nous faire 
sentir la faim, il pourrait signaler : j'ai besoin de 
telle substance. — Il le dit quelque peu par des 
images de nourriture... 

La main dans la flamme pourrait faire penser 
qu'il ne faut pas qu'elle soit dans la flamme, et 
sans tourments, prier poliment qu'on l'en retire. 

347 



TEL QUEL 

Plaisir et douleur sont des inventions primitives. 
Il est remarquable que leurs intensités ne dépen- 
dent pas de l'importance de leurs causes relative- 
ment à notre conservation. Un petit dommage 
peut engendrer une atroce douleur ; un mal mor- 
tel être presque indolore. On peut s'endormir dou- 
cement à jamais. Il y a des catastrophes qui se pré- 
parent dans l'ombre et dans l'insensible ; et des 
incidents presque indifférents au régime de la vie 
qui font un bruit du diable, rendent fou. 

Mais n'est-ce pas là ce qui paraît au plus haut 
degré dans l'univers de Vesprit ? La puissance des 
images et des mots qui dominent les hommes à 
chaque instant, altère le réel et la valeur vraie de 
cet instant, de la sorte la plus inégale et la plus 
inconstante^ 

il 



LA VIE EST UN CONTE 



Chaque vie commence et finit par une sorte 
d'accident. 

Pendant qu'elle dure, c'est par accidents qu'elle 
se façonne et se dessine. Ses amis, son conjoint, ses 
lectures, ses croyances, chaque vie les tient surtout 

348 



SUITE 

du hasard. Mais ce hasard se fait oublier ; et nous 
pensons à notre histoire personnelle comme à un 
développement suivi que le « temps » amènerait 
continuement à l'existence. 

La croyance au temps comme agent et fil con- 
ducteur est fondée sur le mécanisme de la mémoire 
et sur celui du discours combinés. Le type du récit, 
de l'histoire, de la fable contée, du dévidement 
d'événements et d'impressions par celui qui sait où 
il va, qui possède ce qui va advenir, s'impose à 
l'esprit... 

Je ne sais si l'on a jamais entrepris d'écrire une 
biographie en essayant à chaque instant d'en savoir 
aussi peu sur l'instant suivant que le héros de 
l'ouvrage en savait lui-même au moment corres- 
pondant de sa carrière. En somme, reconstituer le 
hasard à chaque instant, au lieu de forger une suite 
que l'on peut résumer, et une causalité que Von 
peut mettre en formule. 

Signification des miracles. 

Le mépris du dieu pour les esprits Humains se 
marque par les miracles. Il les juge indignes d'être 
mus vers lui par d'autres voies que celles de la 
stupeur, et des modes les plus grossiers de la sensi- 
bihté. 

349 



TEL QUEL 

Il sait bien qu'un corps qui s'élève les étonne 
bien plus qu'un corps qui tombe ; qu'un niort res- 
suscité les saisit infiniment plus que mille enfants 
qui naissent. Il les prend pour ce qu'ils sont. Il 
désespère de leur intelligenée ; et par là, tente qiiel- 
ques-uns d'entr'eux de désespérer de la sienne. 

L'incessible et insaisissable. 

Qu'y a-t-il donc de si précieux en nous que noUs 
ne puissions l'abandonner aux prêtres, aux ser- 
pents, à la douceur évangélique, au commande- 
ment des prophètes, aux foudres, aux souffrances 
du Christ ? Qui résiste aux menaces les plus 
graves, aux promesses les plus étendues, aux mi- 
racles, et même aux tentations ? — Car le péché 
le plus délicat, le plus enivrant, — nous ne vou- 
lons pas encore, nous ne pouvons pa8 vouloir qu'il 
nous accapare pour toujours. Dans la volupté, nous 
sommes jaloux de n'y pas perdre notre capacité de 
souffrir. Dans la terreur, nous cachons profondé- 
ment je ne sais quoi qui ne craint rien. 

Il y a ce je ne sais quoi que nous ne cédons et 
ne céderions jamais, car rien ne peut remplacer, 
gagner, abolir, valoir ce qui fait que nous sommes 
ce que nous sommes, et qUi ne peut se changer 
contre rien, quoiqu'il puisse se changer en rien. 

350 



SUITE 



LE MOI 



C'est dans les Écritures que l'on trouve le culte 
du Moi le plus ingénuement, le plus brutalement, 
le plus absolument exprimé. 

Mais il s'agit du Moi de Dieu. 

1^ 



CHOSES HUMAINES 



Le « bonheur », idée animale. 

Ce mot n'a de sens qu'animal. 

L'organisme heureux s'ignore. Le chef-d'œuvre 
corporel consisterait dans le silence éternel de toute 
une partie de la sensibilité possible. La perfection 
résulterait de l'absence de certaines valeurs, de 
quelques timbres de notre faculté de sentir. 

Or, nous considérons comme simples, comme 
naturels, les actes, les accomplissements, les états 
de nous-mêmes qui ne sont marqués par aucune 
sensation singulière. Nous sommes insensibles à 

351 



TEL QUEL 

leur complexité. Une chose nous semble simple 
quand elle paraît ne dépendre que d'une seule et 
indivisible condition. Vivre, durer, semblent 
simples dans 1 ctat « normal ». Mais c'est que le 
détail nous est insensible. Un homme en bon état 
lève son bras, tourne la tête, parle et marche. Il y 
faut une mécanique et une physique terriblement 
complexes, une machine de machines où ne sont 
épargnés ni le nombre des pièces, ni la combinai- 
son des lois des divers ordres de grandeur, ni les 
relais, ni les ajustements... Mai quoi de plus simple 
que ces mouvements pour celui qui les exécute ? 

Mais le mal nous fait soupçonner que rien ne va 
de soi, que la simplicité, que le spontané, que le 
naturel ne sont que des effets d'insensibilité, ou 
d'une insensibilité heureusement insuffisante. 

Mais encore, la « connaissance », l'intellect, 
l'étrange production de problèmes et de questions 
qui introduisent des difficultés et des résistances 
dans le cours naturel de notre vie mentale, ce sont 
donc des espèces de la douleur, espèces utilisables 
et qui se sont fait cultiver... 

Cette parenté de la souffrance et de l'attitude 
interrogative, cette analogie du mal et de l'aiguil- 
lon intellectuel nous apparaît assez quand nous 
voyons un animal souÂrir. Nous avons peine à 
croire que cet être, dans cet état, ne se trouve, par 
son tourment, plus proche de l'humanité, plus 



SUITE 

contraint à l'intelligence ; et nous croyons lire 
dans son regard certaines questions dont il n'est 
pas d'esprit humain qui ne les ait formées et qui 
en ait trouvé la réponse. 



Rien de plus incertain, rien de plus difficile à 
prévoir que ce qu'il adviendra de la trace laissée en 
nous par un événement de la sensibilité. Parfois 
la plus cruelle atteinte, ou bien le point, Vacces le 
plus délicieux se perd, s'efîace... Les circonstances, 
les vicissitudes ultérieures dissolvent à jamais la 
puissance de ces instants, qui fut suprême. Nous 
retrouverons, peut-êti'e, par accident, le souvenir 
de la figure de ces états critiques ; mais non plus la 
morsure, la chaleur, l'espèce particulière de dou- 
ceur ou de vigueur infinie qui leur donnèrent en 
leur temps une importance incomparable. Notre 
passé se représente, mais il a perdu son énergie. 

Mais parfois, après bien des années, toute 
l'amertume ou tout le délice d'un jour aboli rede- 
vient. Le souvenir est d'une présence insuppor- 
table. Rien n'explique l'inégalité du destin de nos 
impressions ; et il semble qu'une sorte de hasard 
se joue de ce que nous fûmes, comme il fait de ce 
que nous serons. 



333 

23 



TEL QUEL 



^ 



Toute émotion tend à voiler le mécanisme tou- 
jours niais et naïf de sa genèse et de son dévelop- 
pement. Mais plus l'esprit est complexe, moins il 
accepte que son homme soit ému ; il en résulte des 
luttes intestines intéressantes. 

Comment souffrir de se voir en proie à un sen- 
timent ? De se voir séduit, jaloux, vexé, furieux 
ou honteux ou fier, de se voir tenant à quelque 
chose : à l'argent, à un être, à une place à table, à 
une image de soi ?... Obéir à ceci... Comment 
est-ce possible ? Se sentir rougir, s'entendre rugir, 
se trouver fauché par une image ou porté à l'ex- 
trême de l'agitation, quels tableaux insoutenables 
à la conscience ! 

Mais ce réveil lui-même et ce retirement font 
partie du même système et se vont aussitôt ranger 
dans les réflexes, catégorie de l'orgueil. On n'y 
échappe point. Impossible de ne pas répondre. 

L'esprit est à la merci du corps comme sont les 
aveugles à la merci des voyants qui les assistent. 
Le corps touche et fait tout ; commence et achève 
tout. De lui émanent nos vraies lumières, et même 

354 



SUITE 

les seules, qui sont nos besoins et nos appétits, par 
lesquels nous avons une sorte de perception « à 
distance » et superficielle de l'état de notre intime 
structure. « A distance » et « superficielle », ne 
sont-ce pas là les caractères de la sensation vi- 
suelle ? C'est pourquoi j'ai employé le giot : 
lumière. 

Réflexe idéaliste. 

Quoi de plus humain que de fermer les yeux 
pour supprimer un objet que l'être refuse ? Quoi 
de plus « idéaliste » ? 

Ce réflexe déjà ébauche une « philosophie ». 



ir 



Si je fais mine de briser le meuble où je me suis 
heurté, ce mouvement est très respectable. Il est 
d'une très haute antiquité ; il donne vie et volonté 
à un fauteuil. Qu'on le recueille et qu'on le place 
au musée des impulsions et des esquisses motrices 
de pensées ! 

Car bien des métaphysiciens et des abstractcurs 
les plus illustres ne firent dans le calme, et en rai- 
sonnant soigneusement, que ce que je viens de 
faire dans un coup de douleur et de colère,., 

355 



TEL QUEL 



^ 



Dans le torrent des eaux l'un et l'autre tombés, 
l'un nage et l'autre se noie. 

Ainsi, dans le désordre de l'esprit et l'agitation 
des demandes, des réponses, des mythes et des 
valeurs, le « génie » et la « démence )>. 

Chose, cause. Ce fut jadis le même mot. Rien 
de plus humain, rien de plus significatif que de 
dire de quoi que ce soit : c'est une cause. 

La douceur est grande, de s'admirer, — de se 
convenir, — de se répondre et satisfaire soi-même 
exactement... Et nous en demandons les moyens 
et la certitude aux autres. Nous les supplions qu'ils 
nous accordent les motifs et l'assurance de nous 
aimer nous-mêmes, par le détour de leur faveur. 

Les hommes se distinguent par ce qu'ils mon- 
trent et se ressemblent par ce qu'ils cachent. 

356 



SUITE 



^ 



Le plus grand nombre de nos réactions, — la 
plupart de nos jugements, et toutes nos « opi- 
nions », sans exception, — impliquent de tels 
postulats, — et si arbitraires ou si absurdes, — 
qu'il suffit de développer ce que nous pensons sur 
quelques sujets que ce soit pour rendre cette pensée 
ridicule, ou odieuse, ou naïve. 

Si, dans une controverse, l'un des adversaires se 
bornait à reprendre ce que vient d'alléguer l'autre 
contre lui, sans rien contester, sans rétorquer, sans 
qualifier, — en un mot, sans répondre ; mais en 
précisant de plus en plus les arguments dont on 
veut l'accabler, — je m'assure que cette redite 
approfondie qu'il en ferait, ce « grossissement » 
et cette rigueur suffiraient dans le plus grand 
nombre des cas à énerver et à exténuer la thèse et 
les raisons ennemies. 



357 



TABLE 



Rhumbs 7 

Note 9 

Autres rhumbs 103 

Rêves 105 

Poésie perdue 115 

Mers 129 

Littérature 145 

Moralités 167 

Analecta 199 

Avant-propos de la première édiiion 201 

Suite joi 



l;.MM. GllEVIN ET FILS IMPHIMERIE DE LAG.N V (C. O. 31 . 1 245 ) - 7 - 1944 

Autorisation N" 25.766. — Dépôt légal : 3C mars 1943. 
N» d'Édition : 154. — N° d'Impression : 526. 



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